600 000 € pour les uns, 175 millions pour les autres : et pour les tout petits, rien ?
Le Fonds Pour une Presse Libre redistribue cette année 600 000 € aux médias indépendants. L’État, lui, verse chaque année plus de 175 millions d’euros d’aides à la presse. Mais 95 % de cette manne financière atterrissent dans les caisses des grands groupes, ceux des milliardaires. Pendant ce temps, les médias locaux, ceux qui trustent les enquêtes de confiance, bricolent avec les moyens du bord. Un appareil photo. Un abonnement à des bases de données. Du temps pour aller sur le terrain. Des besoins modestes, vitaux, et pourtant si difficiles à financer.
95 % pour les milliardaires, 0,5 % pour les indépendants : le compte n’y est pas!
347,7 millions d’euros. C’est le montant total des aides directes de l’État à la presse inscrit au programme 180 du budget 2026. Une somme qui paraît colossale, jusqu’à ce qu’on regarde où elle atterrit.
95 % de cette manne financière sont captés par les grands groupes de médias, ceux qui appartiennent aux milliardaires. Les indépendants, ceux qui trustent les enquêtes de confiance, se partagent les miettes.
1,83 million d’euros. C’est ce que représente le Fonds de soutien aux médias d’information sociale et de proximité (FSMISP). Soit 0,5 % du total des aides. Pour y prétendre, il faut monter un dossier dont le temps de remplissage est estimé à 72 minutes. Une éternité quand on est seul à tout faire.
13,48 millions d’euros pour le Fonds stratégique pour le développement de la presse. Il peut financer jusqu’à 70 % des investissements pour les très petites structures de moins de trois ans. Appareils photo, logiciels, études, formation. Mais encore faut-il connaître son existence, et savoir monter le dossier.
65 millions d’euros de dépenses fiscales, dont 58 millions pour la seule TVA super réduite à 2,1 %. Une niche qui profite à toute la presse, y compris aux plus gros.
En décembre 2025, au Sénat, deux amendements ont raconté la même histoire. Le premier, adopté, a sauvé les radios associatives locales d’une coupe budgétaire de 30 % en leur allouant 11 millions. Le second, rejeté, proposait 5 millions d’euros pour un « fonds d’urgence aux médias locaux et de proximité ». Ses auteurs, des sénateurs socialistes, écrivaient :
« Aujourd’hui, les médias locaux font face à un paradoxe unanimement reconnu : médias qui suscitent le plus haut niveau de confiance de la part des citoyens, indispensables à la démocratie, ils font face à une érosion constante de leur modèle économique. »
Cinq millions d’euros, c’est moins que ce que certains groupes touchent seuls chaque année. C’est aussi 250 appareils photo à 2000 €. Ou 5000 jours de terrain. Ou dix petites structures qui pourraient enfin respirer.
L’amendement a été rejeté.
Le Fonds Pour une Presse Libre (FPL) a annoncé ses objectifs pour 2026 : verser près de 600 000 € d’aides aux médias indépendants. Soit le double de l’année précédente. Porté par Mediapart, ce fonds de dotation redistribue l’intégralité des dons citoyens à des projets concrets : développement d’applications, séries d’enquêtes, ou encore soutien juridique face aux procédures-bâillon avec le programme « Ripostes ».
À La Réunion, un média local a pu financer une application mobile pour toucher un public plus jeune. Le média Vert, spécialisé dans les questions environnementales, a mené une grande enquête grâce à ce soutien. StreetPress, de son côté, a consolidé son « Club » de donateurs. Autant d’exemples d’une presse qui cherche à exister hors des grands groupes.
Pendant ce temps, l’État continue de distribuer chaque année plus de 175 millions d’euros d’aides directes à la presse. Mais selon les chiffres disponibles, 95 % de cette manne financière est captée par les grands groupes de médias, ceux-là mêmes qui appartiennent à des milliardaires. Les dispositifs accessibles aux petits acteurs existent pourtant : aide aux services de presse en ligne, fonds de soutien aux médias d’information sociale et de proximité. Mais ils sont méconnus, complexes, et demandent un temps et une expertise que toutes les structures n’ont pas.
Car c’est là que le bât blesse. Pour un média local indépendant, les besoins peuvent sembler modestes comparés aux 600 000 € du FPL. Un appareil photo pour couvrir correctement les événements. Un abonnement à des bases de données ou à des logiciels professionnels. Du temps, surtout, pour aller sur le terrain, vérifier les informations, croiser les sources. Des besoins qui, cumulés, représentent des milliers d’euros sur une année, et que les recettes publicitaires ou les abonnements ne suffisent pas toujours à couvrir.
En février 2026, un collectif de médias nantais a publié un plaidoyer listant ce qui leur ferait défaut : financement stable, mutualisation des moyens, accompagnement à la transition numérique, soutien des collectivités locales. Des revendications qui ressemblent étrangement à ce que le FPL apporte à l’échelle nationale, mais qui peinent à trouver une déclinaison locale.
Reste une question, ouverte, que chacun peut se poser : comment faire, quand on n’a ni la notoriété de Mediapart, ni la structure du FPL, ni le temps de monter des dossiers de subvention complexes ? La réponse n’est pas dans cet article. Elle est peut-être dans la réflexion que mènent, chacun à leur manière, ceux qui continuent d’informer sur leur territoire, jour après jour, avec les moyens du bord.
Le FPL prouve qu’un modèle existe, vertueux, reposant sur la générosité citoyenne et la rigueur de la redistribution. Reste à savoir s’il peut essaimer jusqu’aux toutes petites structures. Celles qui ne feront jamais 600 000 €, mais sans qui l’information locale perdrait une part d’elle-même.