Quand la Foire du Renouveau ressuscite le peuple de la forêt
Une hache claque. Sèche, brutale, définitive. La sciure rousse vole dans l’air froid et l’odeur sucrée, presque organique, de la résine fraîche envahit l’espace. La Bresse ne se contente pas de marcher sur sa terre argileuse, elle vit par ses arbres. Depuis des siècles, le chêne pédonculé et le chêne sessile règnent en maîtres absolus sur ces horizons humides. Leurs fibres dures et imputrescibles soutiennent les toits de nos fermes et ceinturent les vins de nos caves. Le hêtre et le charme, plus dociles, habillent les intérieurs bourgeois. Même les glands, jadis, sauvaient les hommes de la disette après avoir engraissé les bêtes. L’arbre nourrit, protège et réchauffe.
Aux portes de Bourg-en-Bresse, la forêt domaniale de Seillon conserve la mémoire intacte de ce pacte millénaire. Façonnée dès l’an 1131 par la main patiente des moines chartreux, elle abrite des colosses de bois. Le « Gros chêne » impose ses trois mètres trente de circonférence, tandis que le « Chêne au trésor » murmure des légendes monastiques oubliées. Ces géants enracinés sont des archives vivantes. Ils témoignent des anciens taillis -sous-futaie et des défrichements médiévaux qui ont sculpté le visage de notre bocage. Autour de cette matière brute, un peuple entier d’artisans a forgé une langue et des gestes.
Le bûcheron abattait le tronc avec une précision d’horloger. Le charbonnier veillait ses meules fumantes dans l’odeur âcre de la carbonisation. Au chevalet, le scieur de long tirait sa lame dans un balancier hypnotique. Puis venaient le charron martelant les roues, le charpentier assemblant les madriers à la cognée, le sabotier courbé sur son bouleau, et le tonnelier cintrant ses douelles à la vapeur sous les coups secs de son maillet. Cette symphonie de l’effort, le Musée de la Maison du Bois, à Saint-Martin-en-Bresse, la préserve aujourd’hui avec dévotion. Les outils y reposent, mais l’âme des anciens palpite encore sous le métal rouillé.
Cette mémoire charnelle s’apprête à quitter les vitrines pour reprendre vie. La 75e Foire du Renouveau de Saint-Germain-du-Bois a choisi de célébrer le bois. Ce thème résonne comme une évidence, un retour aux sources pour une région bâtie sur des clayonnages en noisetier et du torchis. Sous les halles, la sève embaumera de nouveau l’air. Les outils chanteront. Les visiteurs pourront glisser la main sur une pièce de chêne centenaire et sentir que la matière respire encore. Le bois se dilate, se rétracte, encaisse les saisons. Les bâtisseurs d’autrefois le savaient, concevant des tenons et des mortaises assez souples pour accompagner les mouvements de cette chair végétale.
La transmission ne s’est jamais arrêtée. À Étrez, l’ébéniste et sculpteur Jean-Claude Foray ouvre son atelier sur rendez-vous pour prouver que les formes anciennes peuvent renaître sous une lame bien affûtée. D’autres artisans, plus discrets, perpétuent cette conversation silencieuse avec la matière. Franchir les portes de la Foire du Renouveau cette année, c’est accepter de ralentir. C’est fermer les yeux pour écouter le craquement d’une branche ou le glissement d’un rabot. Le bois possède une voix. Il suffit de se taire pour entendre l’histoire de la Bresse.