Ce que murmurent les rues quand on s’y arrête

 

Crédit photo : Collection privée

 

Parfois, un simple instant d’inattention devient salutaire…

Oublier la liste des courses, ignorer le trajet habituel vers le bureau, et lever les yeux vers ce petit macaron émaillé accroché au coin d’une façade. Rue Lucien-Guillemaut. Chemin du Tacot. Montée de Saint-Claude. Des noms que l’on frôle quotidiennement avec l’indifférence de l’habitude. Pourtant, à Louhans-Châteaurenaud, chaque plaque bleue porte une signification qui excède la dimension topographique.  C’est une porte dérobée qui s’ouvre sur l’épaisseur du temps, une capsule sensorielle qui ne demande qu’à exploser.

Engagez-vous sur le chemin du Tacot. Le bitume y est aujourd’hui paisible, sagement bordé de pavillons. Mais fermez les yeux. Le silence se déchire. Par-delà un siècle d’oubli, le halètement rauque d’une locomotive à vapeur crache sa suie un lundi matin des années 1920. De 1906 à 1938, ce ruban d’acier à voie métrique a cousu la Bresse de Tournus à Louhans, irriguant au passage Cuisery, Brienne, Jouvençon, Ménetreuil et Montpont. Pour les paysans de l’époque, ce petit train tenait lieu de cordon ombilical vers le grand marché louhannais. La mémoire des anciens a conservé le parfum âcre de ces voyages. Les wagons d’hiver suaient une odeur puissante de laine mouillée et de tabac gris, mêlée aux effluves gras de la machine, pendant que les voyageurs se serraient autour de chaufferettes de fortune.

La cohabitation tenait de l’épopée. Les hommes en coiffe ne voyageaient pas seuls : la basse-cour entière prenait le train. Des cages à poulets s’empilaient contre des paniers de lapereaux, des lapins s’échappaient entre les bottes, et les roucoulements des pigeons luttaient contre le fracas de la ferraille. Chaque bête, exigeait la règle, devait payer son propre billet. L’horaire n’était qu’une vague suggestion. Un signe de la main suffisait à stopper le convoi, et la halte au bistrot de Cuisery se transformait souvent en institution où équipage et passagers s’oubliaient volontiers. Mais le Tacot avait ses faiblesses. Dans les côtes trop rudes, la vapeur ne suffisait plus. Une scène quasi théâtrale se jouait alors dans la boue bressane : hommes et femmes descendaient pour pousser la rame suante, sous l’œil d’un conducteur prêt à monnayer un arrêt supplémentaire au retour contre une chopine ou une blague à tabac.

Plus haut, vers le cœur de la cité, la rue Lucien-Guillemaut impose une tout autre solennité. Elle rend hommage à un homme à la barbe broussailleuse dont le buste veille sur un petit square, non loin du pont de la Seille. Né en 1842 dans une lignée bressane, médecin, député, sénateur, et maire de Louhans de 1878 à 1885, Guillemaut fut bien plus qu’un notable. Il fut le greffier de notre identité. En fondant le musée municipal en 1885, dans cette artère qui s’appelait alors rue du Musée, et en forgeant l’expression même de « Bresse louhannaise » dans ses écrits historiques, il a donné un nom à notre territoire.

L’histoire de son buste possède d’ailleurs des accents romanesques. Le bronze originel, fondu par l’occupant allemand entre 1942 et 1944, fut pleuré comme une relique perdue à jamais. Le destin en a décidé autrement. Dans les années 1970, le regard de métal a miraculeusement refait surface chez un ferrailleur de Marseille, au terme d’une odyssée improbable. Rapatrié et mis à l’abri au musée, le bronze a laissé la place à une copie de pierre pour affronter les intempéries du square.

D’autres fantômes hantent encore le plan de la ville. Gruay, modeste hameau rayé de la carte pour laisser place à la gare, n’existe plus que dans les mémoires. La montée de Saint-Claude conserve l’écho des efforts du Tacot pour s’extraire de la vallée. Ces mots gravés sur les murs sont les ultimes vestiges d’un urbanisme bouleversé. Alors, demain, en croisant la rue Lucien-Guillemaut, ralentissez le pas. Les plaques de rue ne sont jamais muettes. Elles racontent les trains qu’on pousse dans la boue et les maires qui écrivent l’histoire. Il suffit, pour une fois, d’écouter ce qui ne fait plus de bruit.