Les canons tonnent au Moyen-Orient et le détroit d’Ormuz retient son souffle. Loin des sables brûlants, une manne inespérée remonte silencieusement vers Moscou. Le baril de brut vient de franchir la barre des 104 dollars, marquant une flambée vertigineuse de 40 %. La Russie, que les chancelleries disaient exsangue, compte ses billets. Le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA) livre un verdict comptable implacable : en février, les revenus russes liés aux combustibles fossiles ont bondi à 492 millions d’euros par jour. Une hausse globale de 7 % sur un mois, tirée par le brut à 13 % et les produits pétroliers maritimes à 14 %. Les sanctions devaient assécher l’ours russe. L’animal s’est simplement tourné vers l’Inde, la Chine et les pays du Golfe pour écouler sa production.
La fissure dans la digue occidentale vient de s’élargir par l’Ouest. Les États-Unis, maîtres dans l’art du pragmatisme, viennent d’accorder une exemption de trente jours pour écouler cent millions de barils russes déjà chargés en mer. L’objectif officiel vise à calmer les marchés. L’effet officieux ressemble à un abandon en rase campagne d’un allié de circonstance. La porte-parole de la Commission européenne, Paola Pinot, s’en étrangle, jugeant que le moment est mal choisi. Dans les couloirs de l’Élysée, le 13 mars, Volodymyr Zelensky déplore amèrement cette brèche américaine qui renforce Moscou. À ses côtés, Emmanuel Macron maintient la posture officielle du G7, refusant toute révision des sanctions, tout en évoquant la nécessité d’un dialogue complet à long terme. Le double discours s’installe.
Deux jours plus tard, le 15 mars, le Premier ministre belge Bart De Wever fait voler en éclats l’hypocrisie continentale. Ses mots résonnent comme un coup de tonnerre : il va falloir normaliser nos relations avec la Russie et regagner l’accès à une énergie bon marché. La vérité des prix brise le catéchisme bruxellois. Son ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot, tente immédiatement d’éteindre l’incendie en qualifiant cette normalisation de signal d’affaiblissement mortel pour la crédibilité de l’Union à la table des négociations. Trop tard. Le tabou est brisé.
L’Europe avance désormais en ordre dispersé. Le président du Conseil européen, António Costa, funambule sur une corde raide, constate que la Russie sort grande gagnante du chaos moyen-oriental. Il appelle à préparer des négociations de paix sur la base de garanties strictes, un vœu pieux quand Washington fait cavalier seul. De son côté, la cheffe de la diplomatie Kaja Kallas presse les capitales, malgré les réticences belges, d’utiliser les avoirs russes gelés pour financer l’Ukraine et s’acheter une influence diplomatique. Le bloc se fracture. La Pologne et les États baltes restent arc-boutés sur une ligne dure, tandis que l’Allemagne de Friedrich Merz, la France et l’Italie penchent vers le compromis. Giorgia Meloni l’affirme crûment : le moment est venu pour l’Europe de parler avec la Russie. Au Kremlin, on savoure cette victoire du réalisme sur l’idéologie.
L’anthropologue Emmanuel Todd observe ce naufrage stratégique avec une ironie mordante. Il décrit un Occident reclus au fond de son propre puits, persuadé que le monde s’arrête aux parois de ses certitudes. L’heure de la remontée à la surface s’annonce douloureuse. Le monde réel, celui des BRICS et de l’industrie russe résiliente, a continué de tourner sans nous. Les prix flambent, les vieilles alliances vacillent et les capitales européennes affrontent l’épreuve de vérité. Continuer de s’entêter dans un monde imaginaire de fermeté absolue, ou regarder enfin l’horizon tel qu’il se dessine, avec ses compromis et ses défaites. Les cartes sont en train d’être rebattues. Il va falloir apprendre à les lire.