Rencontre avec un instituteur devenu écrivain, qui ausculte nos villages entre polars et devoir de mémoire
Crédit photo : Robert Ferraris, écrivain originaire d’Attignat
Samedi matin, la bibliothèque de Boz s’apprête à vous accueillir en séance de dédicaces. Derrière la table installée au 115 rue de l’église, un homme de soixante-dix ans au regard vif attendra les lecteurs. Robert Ferraris enfile le costume de l’écrivain régional de passage. Il incarne aussi la mémoire vivante et redoutable d’un territoire.
Né en 1954 sur le plateau lyonnais de la Croix-Rousse, il a choisi la Bresse voilà un demi-siècle, au sortir de l’école normale. Pendant quarante ans, dont trente passés à diriger l’école publique d’Attignat, il a exercé le métier de vigie par excellence. Un instituteur rural voit tout. Il observe les enfants, scrute les parents, écoute les grands-parents. Il voit défiler les générations et devine les failles cachées derrière les portes des fermes. Cette matière humaine, dense, taiseuse et parfois sombre, constitue le terreau véritable de son œuvre.
L’homme écrit ce qu’il connaît. Ses intrigues s’enracinent entre Lyon et la Haute Bresse, puisant leur force dans un réalisme absolu. Sous sa plume, le meurtre s’invite au village avec Amour à mort à Brou, publié en 2019, où l’inspecteur Bonnier désosse les secrets d’une famille locale. Le crime explore ensuite les contrastes urbains dans L’Inconnu de la rue Mercière, avant de basculer dans l’ironie mordante des rivalités campagnardes avec Quand les poulets se mettent à table. L’histoire le rattrape en 2022 avec La Soie de la vengeance, une tragédie implacable tissée dans l’univers rude des filatures et des canuts de Jujurieux, en 1856. Le romancier se double alors d’un archiviste méticuleux.
Pour sauver les traces du passé, Robert Ferraris compile inlassablement les photographies anciennes et ravive les légendes oubliées. Le canton de Péronnas il y a un siècle, Le canton de Saint-Trivier-de-Courtes il y a un siècle, ou la passionnante enquête sur Les incursions sarrasines dans le pays de l’Ain prouvent cette obsession de l’enracinement, croisant les archives officielles et la tradition orale. Ces ouvrages autopubliés garnissent les rayons du département grâce à un engagement militant de chaque instant. Dès 1999, pour faire vivre cette littérature de proximité, il fondait le salon « Attignat en livres », dont la vingt-troisième édition confirme aujourd’hui l’indéniable pérennité.
L’auteur ne jauge pas sa réussite aux chiffres des ventes nationales ou aux classements parisiens. Le véritable succès se lit dans l’échange direct, les yeux dans les yeux. Ce samedi 21 mars 2026, entre dix heures et midi, l’entrée sera libre et le verre de l’amitié offert à Boz. Pousser la porte de la bibliothèque reviendra à saluer un homme qui a passé sa vie à faire parler nos silences. Un moment rare pour comprendre que la grande littérature commence souvent au coin de la rue.