Il y a des phrases qui sauvent. Pierre Assouline en a fait l’expérience, un jour de tempête, au cœur d’un blanc infini qui aurait pu être le dernier. C’était à la Plaine Morte, en Suisse. Il skiait, le ciel était magnifique. Et puis tout a basculé. Le blanc est devenu terreur. Alors, pour tenir, il s’est raccroché à des mots. Ceux de René Char, ceux de la chèvre de monsieur Seguin. Et il a traversé.
Pierre Assouline vient de publier un petit livre. Il l’a intitulé Tenez bon. C’est une phrase qu’il dit chaque jour à sa mère, quatre-vingt-seize ans, qu’il va voir déjeuner tous les midis. Quand elle a vu le titre, elle lui a dit : « Il me suffit. » Comme un cadeau.
Ce livre, Assouline le présente comme un livre de transmission. Il y convoque les œuvres, les auteurs, les héros de papier qui l’ont accompagné. Mais il raconte d’abord une expérience. Celle d’un jour où il a failli ne pas revenir.
C’était à Crans-Montana, sur un glacier à trois mille mètres, autour d’un lac gelé. Il aimait le ski de fond, les longues boucles de dix-huit kilomètres. Ce jour-là, le ciel était bleu, le temps magnifique. Il skiait en t-shirt. Et puis des nuages sont apparus. Quelques minutes plus tard, la plupart des skieurs avaient disparu. L’air s’est assombri. Il n’y avait plus personne.
Il s’est retrouvé seul, sans visibilité, sans repère. Dans ce qu’il appelle le « paradis blanc » chanté par Michel Berger, mais qui était devenu un enfer. Plus de gauche, plus de droite, plus de points cardinaux. Une tempête de neige qui pouvait durer vingt-quatre heures, deux jours. Et lui, sans téléphone portable, sans appareil météo sophistiqué.
Dans ces instants, il dit qu’on voit défiler sa vie. Pas tout, mais des reflets. Et chez lui, ces reflets sont littéraires. Il lui est revenu un vers de René Char : « Nous avançons vers l’inconnu, mais avec des repères éblouissants. » Il a vu un point noir, très loin, et il a décidé d’avancer vers lui. Le point noir reculait, comme un mirage, mais il fallait traverser le lac gelé pour l’atteindre. Il n’avait pas le choix. Il y est allé.
Et puis, autre souvenir, autre refuge : La chèvre de monsieur Seguin. Pas le livre entier, une phrase. Celle que Blanquette répète en regardant les étoiles, en attendant l’aube : « Pourvu que je tienne jusqu’à l’aube. » Assouline l’avait entendue dans son enfance. Elle lui est remontée, intacte. Et elle l’a aidé à tenir, pas jusqu’à l’aube, dit-il, mais pendant plusieurs heures. « Parfois une phrase, parfois un mot, ça peut sauver une vie. »
Il raconte aussi un autre « ténant », un autre résistant : Job. Pour lui, Job est le premier résistant de l’histoire de l’humanité. L’homme qui a tout perdu femme, enfants, récoltes, amis et qui, même abandonné, même banni, ose tenir tête à l’Éternel. Il ne sait pas qu’il est mis à l’épreuve. Il résiste. Il interpelle Dieu. « C’est quand même gonflé », dit Assouline. Et il ajoute que la prière des morts, le kaddish, est une louange à Dieu. Il l’avait entendue à seize ans, mais il ne l’a comprise que des années plus tard, en écrivant sur Job.
L’écriture, pour lui, est un chemin de compréhension. Il a consacré une quarantaine de livres à des hommes et des femmes qui, chacun à leur manière, ont tenu bon. Marcel Dassault, Gaston Gallimard, Henri Cartier-Bresson, Albert Londres, Simone Veil…
Ceux qu’il appelle sa « famille de papier ». Tenir bon, ce n’est pas ne rien lâcher. C’est se tenir droit, creuser le même sillon toute sa vie, sans se laisser disperser par l’air du temps.
Il s’est aussi intéressé à des figures plus troubles. Pourquoi écrire sur Céline, sur des hommes proches de Vichy ? Sa réponse est simple et dérangeante : « En France, il n’y a que les Juifs pour s’intéresser aux antisémites. » Il distingue l’antisémitisme délirant de Céline de celui, froid et raisonné, d’un Paul Morand. Le second, dit-il, est beaucoup plus grave. Morand reste un styliste exceptionnel, mais humainement, une crapule. Il ne s’agit pas d’aimer ces hommes, mais de les comprendre.
Ce qui le tient, au fond, c’est un héritage. Celui de son père, mort à soixante-sept ans alors qu’il en avait trente-huit. Son père lui a transmis une éducation, des principes moraux, et un attachement quasi religieux à la République française. Il évoque les Juifs d’Algérie, devenus français en 1871, pour qui la République était un pilier. « Alfred Nakache, le nageur de Constantine, disait : j’ai deux religions, le judaïsme et la République. » Cette transmission, Assouline la poursuit. Il se définit comme un passeur : recevoir, célébrer, transmettre.
Tenez bon est un livre de transmission. Il dit ce qu’il a reçu, ce qu’il a célébré, ce qu’il veut transmettre. Il dit aussi que la littérature ne console pas tout, que rien ne remplace l’absent, mais qu’elle aide à supporter l’absence. Quand un ami perd son père, il lui offre L’Invention de la solitude de Paul Auster. Ce livre l’a aidé, lui, quand son père est mort.
« Il y a un mot », dit-il, « stehen, en allemand. Il signifie tenir, rester digne dans l’adversité, résister. » C’est ce que fait sa mère, à quatre-vingt-seize ans. C’est ce qu’ont fait ceux dont il a écrit les vies. C’est ce que les livres lui ont appris. « Tenez bon », c’est une injonction, une espérance, une phrase de chevet. Et parfois, elle suffit.