Il est 4 h 15 du matin dans le hameau de Couhard, sur les hauteurs d’Autun. Kiki s’égosille. Depuis des années, ce coq est au cœur d’une guerre de voisinage qui vient de connaître un nouvel épisode. Le 12 mai 2026, la cour d’appel de Dijon a débouté la famille Boukri, excédée par les chants nocturnes du gallinacé. Kiki peut continuer à chanter. La bataille, elle, est loin d’être terminée.
Le décor est planté depuis 2012. Cette année-là, Philippe Brochot installe son poulailler dans ce coin de verdure à un kilomètre et demi du centre-ville d’Autun. Un paradis pour poules pondeuses qui fournissent des œufs frais aux clients de sa maison d’hôtes. En 2021, la famille Boukri fait construire sa maison à proximité. Très vite, le quotidien des nouveaux arrivants vire au cauchemar. Chaque nuit, ou presque, Kiki chante. Dès quatre heures et quart du matin. Sans discontinuer.
Ammar Boukri le dit sans détour : « La journée ça ne nous pose aucun problème, mais la nuit chacun a le droit au repos ». Lui et son épouse Fatiha saisissent la justice en 2022 pour faire cesser ce qu’ils considèrent comme un tapage nocturne. Leur argument est simple : leur maison se trouve dans une zone pavillonnaire, ce que confirme le Plan Local d’Urbanisme qui qualifie le secteur de « tissu urbain dominé par l’habitat pavillonnaire ». Pour eux, Couhard n’est pas un village de campagne, c’est la périphérie immédiate d’Autun.
Philippe Brochot, lui, ne l’entend pas de cette oreille. « Je ne vois pas pourquoi j’enlèverais le coq, il a toujours été là », assène-t-il. Pour lui, Couhard est un hameau de 200 âmes. Un village à la campagne, où il est normal qu’un coq chante. Il accuse même son voisin d’être un plaideur compulsif : « Il a acheté le terrain en 2020, il a fait construire en 2021, et en 2022 il attaquait tout le monde en justice ».
Cette question de la limite entre ville et campagne est au cœur de toutes ces batailles judiciaires. Car depuis la loi du 29 janvier 2021, dite « loi Maurice », les bruits et les odeurs de la campagne, dont le chant du coq, sont officiellement reconnus comme faisant partie du « patrimoine sensoriel des campagnes françaises ». En clair, à la campagne, un coq a le droit de chanter, et les plaintes pour nuisances sonores n’ont que très peu de chances d’aboutir. Si la loi ne protège que les campagnes, toute la question est alors de savoir si ce hameau perché sur les hauteurs d’Autun est encore la campagne.
La réponse de la justice est sans appel. Déboutés une première fois fin 2025 par le tribunal judiciaire de Chalon-sur-Saône, qui les avait même condamnés à verser 1 000 euros à Philippe Brochot, les époux Boukri avaient fait appel. La cour d’appel de Dijon, dans son arrêt du 12 mai 2026, vient de les débouter à nouveau. Le coq Kiki peut continuer de régner en maître sur le poulailler.
La bataille, pourtant, est loin d’être terminée. Car ce n’était qu’une procédure en référé, une procédure d’urgence. Le fond du dossier, lui, n’a pas encore été tranché. L’avocat de la famille Boukri l’a confirmé : son client va désormais saisir le juge du fond pour faire reconnaître un « trouble anormal de voisinage ». Les deux parties se disent prêtes à se battre pendant des années encore pour défendre leur cause.
Cette histoire de coq, que l’on pourrait croire anecdotique, touche à une question bien plus profonde : celle de l’identité de nos territoires et de la cohabitation entre des modes de vie parfois radicalement opposés. D’un côté, une France rurale qui défend son patrimoine sensoriel comme une part de son âme. De l’autre, des habitants qui aspirent légitimement à une nuit de sommeil réparatrice.
Alors, Kiki le coq chantera-t-il encore longtemps ? Pour l’instant, la réponse est oui. Et Philippe Brochot de prévenir : « Je ne tuerai pas Kiki ! ». Le combat continue.