Trois rideaux de fer se sont baissés en trois semaines sous les arcades. La Part des Anges, Equinoxe, et bientôt la Maison Corail, une institution fondée en 1911. Sur le papier, c’est un fait divers économique. Mais sur le terrain, c’est une onde de choc qui parcourt la Grande Rue. Je m’y suis promené ce matin. J’ai regardé les devantures vides ou sur le point de l’être. J’ai écouté ce qui se disait autour de moi. Et j’ai compris que le malaise est bien plus profond qu’une simple affaire de loyers ou de chiffre d’affaires.

Ce qui frappe d’abord, c’est un silence étrange. Devant la Maison Corail, dont les portes sont encore ouvertes pour quelques jours, on vend les dernières pièces. Une femme s’arrête devant la vitrine qui porte encore fièrement la date de 1911. Elle soupire. Elle ne dit rien. Son regard parle pour elle. Un opticien, Krys, reprendra bientôt l’emplacement. Une nouvelle enseigne, donc, mais un patrimoine commercial qui s’efface.
À quelques pas de là, sous les arcades, les conversations vont bon train. On y parle de tout. Des loyers trop chers, des charges qui étranglent, des clients qui préfèrent Internet. Mais on y parle aussi d’autre chose. De cette sensation diffuse que la ville se délite, que les commerces ferment les uns après les autres, et que personne ne semble vraiment s’en émouvoir.
« Des trous dans les trottoirs, des cacas de chiens, des ivrognes », lâche un riverain. Un autre renchérit : « Le stationnement est devenu un enfer. Même pour s’arrêter cinq minutes, on risque une contravention. » Un troisième évoque la police municipale, « aux aguets pour verbaliser ». La conversation glisse vers le prix des vêtements. « Une jupe à 80 euros pour une fille de douze ans, qui peut se le permettre ? » Le ton n’est pas à la colère, plutôt à la résignation. Comme un constat d’impuissance collective.
Ce qui m’a frappé, c’est cette expression : « Louhans-Châteaurenaud dort sur des acquis ». Elle est revenue plusieurs fois, dans des bouches différentes. Comme un leitmotiv. Comme si les habitants avaient le sentiment que leur ville, si belle avec ses 157 arcades, se contentait de son passé sans vouloir affronter l’avenir.
Le maire, Frédéric Bouchet, refuse le pessimisme. « Les cellules vides trouvent repreneurs dans des délais assez brefs », rappelait-il récemment. Et de fait, pour la Maison Corail, la transition est déjà programmée avec Krys. Un projet de commerce de bouche est évoqué pour la Part des Anges. Et l’association de commerçants Élan Gagnant travaille sur un partenariat avec une grande surface pour cumuler des points de fidélité.
Ces signaux sont réels. Mais ils ne suffisent pas à dissiper le malaise. Car ce que les habitants expriment, c’est une inquiétude plus profonde. La peur que le centre-ville devienne un décor, une carte postale sans vie, avec des arcades magnifiques mais des vitrines désespérément fermées le lundi, jour de marché.
Un commerçant me glisse : « Le lundi, jour de marché, les boutiques sont fermées. C’est incompréhensible. » Une autre voix ajoute : « On ne sait plus quand on peut venir. C’est ouvert le mardi, fermé le mercredi, ouvert le jeudi… Les gens renoncent. »
L’équation est cruelle. D’un côté, des charges et des loyers élevés, un pouvoir d’achat en berne, une concurrence en ligne féroce. De l’autre, des habitudes de consommation qui changent, des attentes qui évoluent, et une ville qui peine à se réinventer.
Comme le résume un riverain : « On ne peut pas reprocher aux gens d’acheter sur Shein quand ils n’ont pas les moyens d’aller chez le commerçant du coin. »
Les solutions existent. Le maire a lancé un Plan commerce centre-ville. L’Élan Gagnant planche sur des idées nouvelles. Des repreneurs se manifestent. Mais il y a un décalage entre le temps des annonces et le temps des rideaux qui se baissent. Chaque
fermeture est un coup de canif dans le moral collectif.
Alors, que faire ? Peut-être commencer par se parler. Vraiment. Commerçants, élus, habitants. Ne pas se contenter de constater les dégâts, mais imaginer ensemble le centre-ville de demain. Un centre-ville où l’on peut encore flâner, acheter un vêtement, boire un café, sans avoir l’impression de commettre un acte militant.
Les arcades de Louhans-Châteaurenaud ont traversé les siècles. Elles ont vu des guerres, des crises, des révolutions. Elles ne sont pas près de disparaître. Mais ce qui se joue sous leurs voûtes, c’est l’âme commerçante d’une cité. Et cela, aucune pierre ne peut le protéger.