Quand mille anonymes volent la vedette aux maîtres
Les pierres anciennes de Cuiseaux s’apprêtent à changer de dimension. Du 22 août au 20 septembre prochain, ce village de Saône-et-Loire devient l’épicentre d’un choc esthétique majeur. Deux géants de l’art contemporain y posent leurs valises pour la Biennale. D’un côté, Philippe Favier, lauréat du Prix de Rome en 1985, maître de la miniature qui transfigure de vieilles boîtes de conserve ou des tiroirs oubliés chinés aux puces. De l’autre, Philippe Desloubières, sculpteur issu des Beaux-Arts de Paris, dont les immenses feuilles d’acier tordues imposeront leur dynamique lyrique et végétale en plein cœur de l’espace public. L’affiche est prestigieuse. La presse nationale s’en fera l’écho. Fin de l’histoire officielle.
L’histoire officieuse, la vraie, s’écrit pourtant loin des projecteurs. Depuis des mois, une armée silencieuse s’active dans un rayon de trente kilomètres autour de la commune. Dans le secret des salles de classe, des gamins tiennent un pinceau pour la toute première fois. Derrière les murs des Ehpad, des mains ridées et parfois tremblantes retrouvent la mémoire du geste créateur. Des demandeurs d’emploi, des personnes en situation de handicap, des amateurs du dimanche se joignent à eux. Ils sont plus d’un millier. Mille habitants en train de bâtir, collectivement, le véritable chef-d’œuvre de cet été bressan.
Le Comité Cuiseaux Pays des Peintres a fait un pari radical.
L’art échappe ici à son statut de simple spectacle. Il devient une sève destinée à irriguer le territoire rural et à rompre l’isolement. Exposer des pointures internationales dans une commune de moins de deux mille âmes provoque une étincelle. Les œuvres monumentales de Desloubières descendent dans la rue, à la portée immédiate de ceux qui ne pousseraient jamais la lourde porte d’une galerie parisienne. Le travail de Favier trouve, lui aussi, un écho troublant dans cette démarche populaire. Cet artiste qui passait son enfance dans la mercerie familiale à jouer avec des cartons et des rubans, cet homme qui tente de « stopper temporairement le temps qui passe » avec ses trouvailles modestes, partage la même grammaire que ces habitants. Tous transforment l’ordinaire en exceptionnel.
L’excellence côtoie la proximité avec une fluidité déconcertante. Dans le parc du Château, Bernard Blaise, sculpteur et peintre autodidacte, prouvera tout l’été qu’une obsession créatrice vaut tous les diplômes académiques. L’art s’affranchit des pedigrees. Les visiteurs afflueront cet été pour admirer les signatures célèbres. Ils scruteront les miniatures au stylo bille et les colosses d’acier. Ils auront raison. Ensuite, il leur faudra marcher jusqu’à L’Atelier, sous le passage couvert. C’est ici que fleuriront les créations des écoliers, des anciens et des invisibles. Dans ce petit espace se joue l’essence même de la Biennale. L’art raccommode un territoire. Il relie les générations. Il offre une voix à mille Bressans qui, le temps d’une saison, ont décidé de créer ensemble.
