Arrêté du 9 février 2026

 Un arrêté signé par le Ministère de l’Agriculture qui, en quelques lignes, redéfinit l’identité même de notre territoire bressan.


Le titre est long, technique, presque soporifique : « Arrêté du 9 février 2026 relatif à l’enregistrement des opérateurs… et à la traçabilité ».

Mais ne vous y trompez pas. Ce texte n’est pas de la paperasse. C’est la numérisation forcée du vivant.
En Bresse, terre de volaille par excellence, ce décret résonne comme un changement d’ère. Il acte le moment où l’éleveur cesse d’être un gardien de troupeau pour devenir un gestionnaire de flux, un “opérateur” surveillé par satellite.

Plongée dans la nouvelle bureaucratie du gallinacé.

LE CHOC SÉMANTIQUE : ADIEU L’ÉLEVEUR, BONJOUR L’OPÉRATEUR

La première chose qui frappe à la lecture de cet arrêté, c’est la disparition des mots. Le mot « paysan » n’existe pas. Le mot « fermier » non plus.
À la place, l’Article 2 impose un terme unique : « L’Opérateur ».
Qu’il ait 10 000 dindes ou un élevage de poulets de Bresse AOC, l’humain est réduit à sa fonction technique. Il est celui qui « a sous sa responsabilité » des unités de production. Ce glissement de vocabulaire n’est pas anodin. Il prépare les esprits. On ne gère pas du vivant, on gère du stock.

L’INUAV : L’IMMATRICULATION DE LA BASSE-COUR

La mesure phare de ce texte, c’est la création de l’INUAV. L’Identifiant Unique d’Atelier de Volailles.
Désormais, chaque « bâtiment, enclos ou parcours » doit avoir son numéro de série.
Mais l’administration va plus loin. L’Annexe 1 exige la transmission des « coordonnées géographiques » précises de chaque installation.
Concrètement ? L’État veut la carte GPS exacte, au mètre près, de chaque parcours herbeux de la Saône-et-Loire. C’est le cadastre appliqué à la poule. L’objectif est clair : en cas de crise sanitaire (grippe aviaire), on ne cherche plus, on clique sur une carte et on sait exactement combien de becs se trouvent à tel point GPS. C’est l’efficacité du drone appliquée au terroir.

LA DICTATURE DU « TEMPS RÉEL » (LES 7 JOURS)

Là où le texte devient un cauchemar pour les petites structures, c’est dans l’Article 5 et l’Annexe 2.
Il ne suffit plus d’enregistrer qui on est. Il faut déclarer ce qui bouge.
Chaque « mouvement de lot » (entrée de poussins, départ à l’abattoir) doit être déclaré numériquement sous 7 jours maximum.
Pire : en cas d’alerte maladie, ce délai tombe à 48 heures.

Voyez la réalité de nos éleveurs bressans. Ils sont déjà au four et au moulin, dans la boue, à soigner les bêtes, à gérer la météo. On leur demande désormais d’être des secrétaires administratifs de haute volée, capables de remplir des formulaires complexes (Code pays, numéro SIRET du destinataire, souche vaccinale, sérotype…) le soir même, après une journée de 12 heures.
Les gros industriels (comme ceux cités dans l’affaire des salmonelles) ont des services comptables pour ça. L’éleveur indépendant, lui, le fera sur son temps de sommeil.

LE PETIT PARTICULIER EST-IL ÉPARGNÉ ?

C’est la question que tout le monde se pose : « Et moi, avec mes trois poules au fond du jardin ? »
L’Article 2 laisse une porte de sortie, une « exemption » pour les « fins privées non commerciales ».
Mais attention au piège. Cette exemption est conditionnée au respect d’un règlement européen complexe (UE 2022/1345).
La philosophie globale reste celle du recensement total. Si aujourd’hui le particulier passe sous les radars, la logique de « traçabilité intégrale » finira par venir frapper à la porte du poulailler familial au nom de la « biosécurité ».

LA SÉCURITÉ OU LA LIBERTÉ ?

Bien sûr, on nous opposera l’argument sanitaire. On nous parlera de grippe aviaire, de salmonelle, de protection du consommateur. Et c’est vrai : savoir d’où vient un œuf est crucial.
Mais à quel prix ?


Cet arrêté du 9 février 2026 consacre la victoire de la technocratie sur l’agronomie. Il transforme la Bresse en un vaste tableau Excel.
On peut tracer un œuf à la seconde près, connaître le GPS de la poule qui l’a pondu, mais on est en train de perdre le sens de ceux qui font ce métier par passion, et non pour remplir des cases.

L’élevage est devenu une « opération ». Et nous, mangeurs de poulet, sommes devenus les clients finaux d’une gigantesque base de données.