La campagne municipale de Saint-Usuge vient de quitter le terrain feutré des convenances pour entrer dans une zone de turbulences inédite. L’élément déclencheur tient en un clic : celui de l’envoi d’un courriel par le maire sortant, Didier Laurency. Destinataire : Sandrine Cretin, conseillère municipale élue à ses côtés en 2020. Le message est sans appel : elle est exclue de la future liste.
La méthode interroge. Après six années de mandat, après avoir encore distribué les brochures municipales dans les hameaux de Plaine Vesvre du Vauvrille vendredi fin de matinée même, l’élue apprend son sort par écran interposé, sans un coup de fil, sans un regard. La justification invoquée en coulisses relève de la chronique de village : une rumeur née au « Club des Tapons », le cercle des aînés, lui aurait prêté des intentions de dissidence prématurées.
Cette éviction agit comme un détonateur pour Sandrine Cretin.
Elle ne partira pas en silence. Son engagement pour la commune puise ses racines dans une histoire personnelle lourde, qu’elle n’hésite plus à évoquer pour expliquer sa force de caractère.
Arrivée à Saint-Usuge en 2015, elle y a trouvé un refuge après avoir fui une situation de violence conjugale, un combat judiciaire qu’elle a mené jusqu’à la condamnation de son ex-conjoint en 2024. Ce village a été synonyme de renaissance. C’est cette résilience, forgée dans l’épreuve, qui lui permet aujourd’hui d’encaisser le choc politique et de contre-attaquer. Elle ne craint pas les coups, elle les connaît.
La fracture avec la majorité actuelle ne date pas de ce mail. Elle s’est creusée lors des élections départementales de 2021.
À l’époque, sollicitée par la gauche locale, Sandrine Cretin avait accepté de se présenter face au binôme soutenu par Didier Laurency. Pourtant, l’élue revendique cette diversité d’opinions comme une richesse démocratique. Malvoyante, elle perçoit le monde avec une acuité différente, captant les voix que l’on n’entend pas, celles des hameaux isolés, celles des oubliés de la mobilité.
Aujourd’hui, le défi est arithmétique et humain. Pour offrir une alternative aux habitants avant le 26 février, elle doit réunir quatorze noms : sept hommes, sept femmes. Elle ne revendique pas le titre de maire par ego, mais la nécessité du débat. Elle cherche des énergies nouvelles pour sortir d’une gestion qu’elle juge verticale, où les décisions se prennent parfois avant même que les phrases ne soient finies en conseil municipal.
ARGENT PUBLIC, CONFLITS D’INTÉRÊTS ET INJUSTICES SOCIALES
Si la forme de la rupture est violente, le fond du dossier ouvert par Sandrine Cretin est accablant. Elle met sur la table des sujets techniques et financiers qui risquent de peser lourd dans la campagne. Le premier point de friction concerne le projet phare de la mandature : le complexe auberge-boucherie. Au départ favorable au rachat des murs (265 000 euros selon l’estimation des Domaines que pour l’auberge) pour sauver le commerce, elle s’insurge contre la dérive du projet.
Elle pointe un mécanisme troublant autour de la création d’un « atelier de transformation » financé par la commune. Selon ses dires, confirmés par des échanges en réunion, cet outil public serait destiné à être utilisé en partie par le GAEC Laurency, l’exploitation avicole dirigée en autre par le neveu du maire Anthony Marmeys.
L’argent public de Saint-Usuge a-t-il vocation à financer l’outil de production d’une entreprise privée, fût-elle celle du neveu du maire ?
La question éthique est posée. Le malaise de l’élue est d’autant plus vif qu’elle a elle-même subi les foudres de la « déontologie » municipale pour une somme dérisoire. Lorsqu’elle avait proposé, en tant qu’artiste, une prestation d’animation pour 230 euros, on lui avait opposé un « conflit d’intérêts ». Deux poids, deux mesures qui laissent un goût amer.
L’autre cheval de bataille de Sandrine Cretin concerne l’injustice sociale au quotidien, illustrée par l’affaire du transport scolaire. En tant que personne en situation de handicap, elle a bataillé des années pour obtenir un arrêt de bus devant chez elle, au hameau de Plaines vèvres.
L’administration lui a opposé des règles de sécurité inflexibles, l’obligeant à parcourir 80 mètres dangereux le long d’un fossé, ce qui a valu à son fils, porteur d’un corset orthopédique, de chuter dans l’eau. Or, la règle a récemment changé. La responsable du transport scolaire lui a appris que le bus s’arrêterait désormais devant chez elle… à la condition expresse que les enfants des voisins ne le prennent pas. La sécurité des uns semble donc plus négociable que celle des autres.
Son contre-projet se dessine avec précision. Elle veut remettre de l’humain à la cantine scolaire, où trois agents ne suffisent plus pour gérer les deux services ; elle propose l’embauche d’une quatrième personne.
Sur le plan culturel, elle rêve de désacraliser l’usage de l’église pour y accueillir un festival de musique classique, en complément des animations populaires du très dynamique comité des fêtes.
Concernant la chasse, sujet sensible, elle adopte une position nuancée : soutien à la chasse traditionnelle nécessaire à la régulation, mais opposition ferme à la chasse à courre. Elle s’engage à vérifier la légalité d’un arrêté municipal interdisant le passage des équipages sur les chemins communaux, rejoignant les préoccupations du collectif qui est composé de 140 personnes parmi lesquelles certaines refusent de s’identifier publiquement…
Enfin, elle s’adresse à la jeunesse, souvent grande oubliée. Elle propose la création d’un lieu de vie pour les ados (billard, fléchettes) et l’organisation d’une sortie en minibus à chaque vacances scolaires.
Quant à son indemnité d’élue, si elle accède aux responsabilités, son choix est fait : ne pouvant conduire, elle l’utilisera pour payer un chauffeur, et reversera le reliquat aux associations du village. Sandrine Cretin n’a peut-être pas encore sa liste complète, mais elle a déjà posé les termes du débat : Saint-Usuge veut-il continuer comme avant, ou veut-il ouvrir les fenêtres ?
Au-delà de la colère et de la rupture politique, ce qui frappe dans le discours de Sandrine Cretin, c’est la précision chirurgicale avec laquelle elle dessine les contours d’une autre gestion possible. Loin de se cantonner à une posture d’opposante stérile, elle avance des pions concrets sur l’échiquier municipal, transformant ses frustrations passées en un programme de gouvernance. Le premier chantier qu’elle ouvrirait, si les électeurs lui en donnaient les clés, serait celui de la transparence financière.
Son expérience au sein du conseil sortant lui a laissé un goût d’inachevé, celui d’une élue à qui l’on demande de voter des budgets sans jamais lui donner la totalité des clés de lecture. Elle évoque la nécessité absolue d’un audit, d’un état des lieux à froid réalisé avec la secrétaire de mairie pour comprendre exactement quelles sont les marges de manœuvre réelles de la commune. Cette volonté de remettre les chiffres à plat avant de lancer les projets marque une rupture avec la politique du fait accompli qu’elle dénonce.
Cette rigueur budgétaire doit servir une ambition sociale qui semble avoir été délaissée. Le cas de la cantine scolaire est emblématique de cette nouvelle approche. Là où la gestion comptable voit des coûts de personnel à réduire, Sandrine Cretin voit des enfants à accompagner. Elle décrit une situation tendue où trois agents municipaux doivent jongler entre les petits et les grands, une équation humaine qui ne tient pas.
Sa proposition est simple et chiffrée : recruter une quatrième personne. Ce n’est pas une dépense, c’est un investissement sur le bien-être des élèves et la sérénité du repas. Elle salue d’ailleurs la qualité du personnel communal actuel, ces travailleurs de l’ombre qui tiennent la boutique à bout de bras.
La vision qu’elle porte pour la jeunesse sort également des sentiers battus. Saint-Usuge, comme tant de villages de Bresse, souffre d’un vide sidéral pour ses adolescents. Une fois sortis de l’école primaire, ils disparaissent des radars municipaux. Sandrine Cretin refuse cette fatalité.
Elle ne propose pas de construire des infrastructures délirantes, mais de créer des espaces de vie. Elle imagine une salle dédiée, un lieu simple équipé d’un billard, d’un baby-foot ou d’un jeu de fléchettes, où les jeunes pourraient se retrouver sans avoir besoin de se faire conduire à la ville voisine.
Elle pousse la réflexion plus loin en suggérant l’organisation systématique d’une sortie culturelle ou ludique à chaque période de vacances scolaires, utilisant les minibus locaux ou le bénévolat pour briser l’ennui rural.
C’est une politique des petits pas, pragmatique, qui répond à un besoin criant de lien social pour une génération qui n’a souvent que les abribus pour se réunir.
Le volet culturel de son projet trahit sa sensibilité artistique. L’église, ce vaisseau de pierre qui trône au centre du village, est pour elle sous-exploitée. Elle rêve de faire résonner ses voûtes autrement que par les offices religieux. Son idée d’un festival de musique classique, commençant modestement par quelques concerts, vise à désacraliser le lieu pour le rendre à la culture. Elle imagine une collaboration intelligente avec le comité des fêtes, dont elle loue le dynamisme sur le créneau populaire, pour offrir une palette culturelle complète. C’est une vision où le patrimoine n’est pas une charge morte qu’il faut entretenir, mais un outil vivant de rayonnement.
Enfin, c’est sur la question de la mobilité qu’elle se montre la plus combative. Son expérience personnelle du handicap lui donne une légitimité incontestable pour parler des « zones blanches » du transport. Elle dénonce l’hypocrisie d’un système où la Communauté de Communes et la Région se renvoient la balle, laissant des familles entières sans solution. Elle cite l’exemple de parents en fauteuil roulant ou de personnes âgées isolées dans les vingt-six hameaux que compte la commune. Pour elle, le rôle du maire est d’aller taper du poing sur la table des institutions supérieures pour obtenir des dérogations, des arrêts de bus supplémentaires, des aménagements de bon sens. Elle refuse l’argument fataliste de la compétence transférée. Si elle est élue, elle ira chercher les responsables régionaux pour leur montrer la réalité du terrain, celle des fossés boueux et des routes dangereuses.
Sandrine Cretin dessine ainsi, touche par touche, le portrait d’une mairie de proximité, où l’on s’occupe autant des trous dans la chaussée que de l’âme du village. Elle ne promet pas de grands soirs, mais une attention quotidienne aux détails qui font la vie. C’est peut-être cela qui inquiète le plus la majorité sortante : non pas une révolution idéologique, mais le retour au bon sens paysan, porté par une femme qui a décidé que son handicap ne serait plus une excuse pour la faire taire, mais une force pour agir.
