Les héroïnes silencieuses de l’Hôtel-Dieu

 

Crédit photo : Collection privée

 

Au réfectoire de l’Hôtel-Dieu de Louhans-Châteaurenaud, une table de douze couverts. Autour, des portraits de femmes. Sœur Grassard, décorée de la Légion d’honneur. Sœur Jannin, celle qui tint tête au sous-préfet pour défendre le terrain de l’hôpital. Sœur Louise Delacuisine, qui, en 1801, renforça le pouvoir des religieuses dans les établissements de soin. Des mères supérieures. Des femmes d’autorité.

Et puis il y a Sœur Madeleine Cordier.

Son portrait ne dit rien de ce qu’elle fut vraiment. Il la montre en religieuse, paisible, le regard doux. Rien n’indique que sous ce voile blanc se cache une résistante. Une Juste parmi les Nations.

Dans les années 1940, Madeleine Cordier vit à Champagnole, dans le Jura, avec sa sœur Victoria. Leur mère habite une maison isolée à Chapelle-des-Bois, tout près de la frontière suisse. Très tôt, les deux sœurs entrent en résistance, intégrant le réseau lyonnais « Corvette ». Madeleine, qui travaille dans une étude notariale, utilise les tampons de l’étude pour fabriquer de faux papiers. Le patron est complice.

Chaque semaine, elles rejoignent leur mère. Dans leurs sacs, des renseignements, du courrier. Et parfois, des hommes, des femmes, des enfants traqués qu’elles guident vers la liberté par les sentiers de montagne, notamment la périlleuse falaise du Gît de l’Echelle.

L’hiver 1943, une jeune fille de dix-neuf ans, Édith Goldapper, arrive chez elles. Elle a fui le Château de la Hille en Ariège, où les enfants juifs réfugiés sont menacés. La neige bloque tout passage vers la Suisse. Un mois durant, Édith reste cachée chez les sœurs, dans l’angoisse permanente d’une dénonciation. À la mi-décembre, le temps se dégage. Victoria l’escorte à pied jusqu’en Suisse. Sauvée.

En mai 1944, un ultime passage est le plus risqué. Le groupe tombe sur un gendarme vaudois qui veut les refouler. Madeleine plaide. Elle parle avec une telle conviction que l’homme cède, accepte de les conduire au Brassus, à condition que personne ne sache jamais qu’il les a trouvés là.

Au total, les sœurs Cordier auront fait passer en Suisse plus de quatre-vingts personnes. Des Juifs, des résistants, des anonymes.

Le 16 juillet 1990, l’Institut Yad Vashem de Jérusalem leur a décerné le titre de Justes parmi les Nations.

Après la guerre, Madeleine choisit la vie religieuse. Elle entre au noviciat de l’Ordre des religieuses hospitalières de Sainte-Marthe à Paray-le-Monial. Devenue Sœur Madeleine, elle est envoyée à la maternité de l’Hôtel-Dieu de Louhans-Châteaurenaud. Pendant de longues années, elle aide les bébés à naître. Celle qui avait sauvé des vies en les faisant fuir les sauve désormais en les accueillant au monde.

Personne, dans la ville, ne savait vraiment qui elle était.

Le 6 septembre 2015, une place de Louhans-Châteaurenaud a pris son nom. La place Sœur Madeleine Cordier. Une cérémonie s’est tenue en présence des autorités locales et d’un représentant de l’ambassade d’Israël. Sa nièce était là, très émue.

Dans le réfectoire de l’Hôtel-Dieu, son portrait continue de veiller. À côté des mères supérieures, des femmes de pouvoir. Elle, la femme de l’ombre, la passeuse, la résistante, la religieuse. Une héroïne silencieuse.

Il suffit de s’arrêter un peu pour l’entendre.