ASIA 2026 :

Le décor de paille et la chambre froide

L’illusion est parfaite.

Du 21 février au 1er mars 2026, la Porte de Versailles va de nouveau jouer sa partition favorite : celle d’une ferme géante posée sur le périphérique. Les 600 000 visiteurs attendus viendront chercher leur dose annuelle de paille, de vaches pie-noire et de selfies sous les néons du Hall 1. C’est bruyant, c’est chaleureux, c’est rassurant. Mais ne vous y trompez pas : ce que l’on vous montre, c’est le décor. La pièce, la vraie, se joue ailleurs.

(Ce que cache la salle 511)

L’illusion est parfaite. Du 21 février au 1er mars 2026, la Porte de Versailles va de nouveau jouer sa partition favorite : celle d’une ferme géante posée sur le périphérique. Les 600 000 visiteurs attendus viendront chercher leur dose annuelle de paille, de vaches pie-noire et de selfies sous les néons du Hall 1. C’est bruyant, c’est chaleureux, c’est rassurant. Mais ne vous y trompez pas : ce que l’on vous montre, c’est le décor. La pièce, la vraie, se joue ailleurs.

À quelques centaines de mètres de la fête, le silence tombe brutalement devant la salle 511 Amérique. Ici, pas de familles, pas de dégustations. Juste une pancarte : « Inscription obligatoire ». C’est dans ce huis clos, hermétique aux paysans, que se décide réellement l’avenir de nos campagnes. Pendant que la foule s’émeut devant un veau, des experts en costume fixent les règles du jeu mondial. On y parle fret maritime conteneurisé et géopolitique. On y finalise les détails de l’accord de libre-échange avec l’Indonésie acté en septembre 2025 qui ouvre théoriquement un marché de 285 millions de consommateurs aux produits laitiers européens.

Le contraste donne le vertige. D’un côté, le folklore ; de l’autre, la froideur technocratique des barrières sanitaires thaïlandaises, où l’empreinte carbone devient soudain un critère d’exclusion pour nos volailles. Ce qui se murmure dans la salle 511 aura plus d’impact sur le prix du lait en Bresse que toutes les médailles du Concours Général. C’est ici que se joue le sort des vergers bressans, pourtant éligibles aux 8 millions d’euros d’aides FranceAgriMer pour leur rénovation sur la période 2025-2027.

Ces chiffres existent, mais ils flottent au-dessus de la tête de ceux qui devraient en bénéficier.

Le symbole de cette déconnexion porte un nom : FranceAgriMer. L’institution la plus puissante de l’agriculture française, celle qui pilote la PAC et les quotas, a choisi cette année l’invisibilité. Pas de pavillon, pas d’agora publique, juste une modeste « borne d’accueil » perdue sur le stand du ministère. L’établissement public s’efface devant le citoyen pour mieux réserver sa parole aux initiés, via quatre conférences internationales et onze rencontres discrètes. On y parlera stratégie Asie du Sud-Est entre professionnels, loin, très loin des bottes en caoutchouc.

Dans les cafés de Louhans ou les coopératives de Saône-et-Loire, cette fracture n’étonne plus personne. Elle a le goût amer de la résignation. Un producteur de volailles de Pierre-de-Bresse me le confiait récemment avec une lucidité terrible : « Ce qu’on voit à la télé, c’est pas ce qui nous gouverne ». Pour lui, la PAC n’est plus une politique, c’est une algèbre. Le Plan Stratégique National (PSN) 2023-2027 est devenu une machine à broyer du sens, maximisant les aides couplées pour les protéines végétales ou les bovins via des formulaires dématérialisés. Le pouvoir s’est désincarné. L’administration ne répond plus, elle calcule.

Ce Salon de l’Agriculture 2026 illustre une fracture démocratique béante. La vitrine célèbre une ruralité éternelle et immobile, tandis que l’arrière-boutique s’active sur un modèle agro-industriel mondialisé. Les 221 indications géographiques protégées dans les accords indonésiens sont des trophées pour les diplomates, mais changent-elles le quotidien de l’éleveur qui s’ajuste seul face aux taux de change et aux pestes végétales importées ?

La mise en scène n’est pas innocente. Elle maintient la fiction d’un lien charnel entre la Nation et ses paysans, alors que les décisions stratégiques comme les tensions actuelles avec la Thaïlande sur les semences se prennent dans une stratosphère inaccessible. Plus FranceAgriMer, Bruxelles ou les directions de la DRAAF étendent leur influence, plus elles deviennent invisibles.

Le Président et les ministres viendront serrer des mains, c’est la règle. Mais quand les caméras s’éteindront Porte de Versailles, la réalité reprendra ses droits. Le fossé s’est institutionnalisé. Il y a ceux qui caressent les bêtes sous les flashs, et ceux, enfermés dans la salle 511, qui fixent leur prix de vente sur le marché mondial. L’agriculture française est devenue cela : un spectacle ouvert à tous, dont les coulisses sont fermées à clé.