Préambule de la rédaction
Ce sont des sujets que nos élites préfèrent éviter. L’immigration, les frontières, l’impuissance des États européens face aux flux migratoires : autant de réalités que l’on préfère noyer sous des communiqués larmoyants et des appels à la générosité. Yves Oper, notre chroniqueur, ne s’embarrasse pas de ces précautions. Il connaît la machine administrative de l’intérieur, pour l’avoir servie. Il en connaît aussi les lâchetés. Aujourd’hui, il s’attaque à la gestion migratoire de la gauche européenne, avec une plume qui ne fait pas de quartier.
Son texte est un brûlot, une charge au vitriol contre le grand écart entre les discours et les réalités. Il ne plaira pas à tout le monde. Mais il a le mérite de poser les questions que d’autres esquivent. Voici son nouvel article.
Il y a quelque chose de délicieusement comique, si le théâtre n’était pas dramatique, à assister au désarroi de nos élites progressistes lorsqu’elles se heurtent brutalement au réel. À Ceuta comme ailleurs, la démonstration est éclatante. La gauche au pouvoir est à la gestion migratoire ce qu’un pyromane est à la brigade des sapeurs-pompiers. Incapable, tétanisée par son catéchisme angélique et terrifiée à l’idée d’être taxée de méchanceté, elle contemple, impuissante et ahurie, des marées humaines submerger des enclaves européennes sous les acclamations des réseaux sociaux.
Pendant des décennies, on nous a vendu le catéchisme de la mondialisation heureuse et de la générosité sans frontières. Pour Pedro Sánchez et ses homologues de la gauche radicale, l’État n’est pas là pour protéger un territoire, mais pour faire office de guichet social universel. Résultat des courses, des vagues de saturations orchestrées par des mafias qui ont compris, avant tout le monde, que le meilleur allié des passeurs reste la naïveté institutionnelle de l’Union européenne.
Quand des dizaines de milliers de personnes débarquent en quelques heures, forçant les barrages par la simple loi du nombre, la réponse de la gauche consiste à invoquer les droits de l’homme, à bégayer des communiqués larmoyants et à improviser des régularisations en série. C’est l’art consommé du naufrage par le verbe. On nous explique doctement que la situation est complexe, comme si l’intégrité territoriale d’une nation se gérait avec un manuel de sociologie post-moderne.
L’espace Schengen, dans cette farce tragique, fait office de monument aux morts de la souveraineté. Conçu comme une utopie technocratique où les frontières intérieures s’effacent par magie sans que les frontières extérieures ne soient jamais verrouillées, il ressemble aujourd’hui à une passoire géante. L’Espagne encaisse, la France encaisse, et l’exécutif français, fidèle à sa tradition d’inertie, se contente de brandir de vagues contrôles symboliques pendant que les filières clandestines irriguent l’ensemble du continent.
La gauche européenne vit dans un univers parallèle où les frontières géographiques se dissolvent par la simple force de la pensée magique. Sauf que la physique, elle, ne négocie pas. Une saturation démographique et frontalière ne se dissout pas dans un colloque universitaire. Les peuples, eux, ne sont plus dupes. Fatigués de ces constats d’impuissance et de cette résignation organisée par des dirigeants qui prennent des airs de gestionnaires de catastrophe, ils constatent chaque jour les dégâts de cette démission collective.
À force de refuser de voir la réalité en face, de s’enfermer dans le déni et de criminaliser toute velléité de fermeté, la gauche n’a pas seulement ouvert les vannes. Elle a offert sur un plateau une autoroute politique à tous ceux qui promettent de remettre de l’ordre par la force. À force de vouloir être les champions du monde de la générosité avec l’argent et la sécurité des autres, les dirigeants progressistes auront réussi un tour de force historique : transformer le Vieux Continent en spectateur impuissant de sa propre submersion, tout en continuant à pérorer sur les plateaux télé. Une sacrée performance. Mais qu’on se le dise, l’addition sera salée.
Yves Oper