Préambule de la rédaction

Yves Oper, chroniqueur à INFO BRESSE MÉDIA, nous confie un carnet de voyage intime. Il revient de deux semaines de marche sur les chemins de Compostelle, entre le Puy-en-Velay, Conques et Rocamadour. Un texte personnel, spirituel, à la première personne. Nous le publions comme un contrepoint au bruit du monde.

Écrit par Yves Oper

Il est des routes que l’on ne choisit pas tout à fait. Elles finissent par nous choisir après des années de mûrissement, de promesses lancées à la cantonade et de pourquoi pas murmurés au coin du feu.

Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle n’est pas qu’un simple tracé géographique. C’est un tunnel presque mystique fait de pierres, de terre, de sueur et d’étoiles. Pour le protestant que je suis, prompt à s’engueuler avec Dieu chaque matin dans un face-à-face rugueux, tout comme pour le catholique attaché à ses rites, cette voie s’impose d’abord comme une hérésie douce, une mise en abîme où les dogmes s’effondrent face à la réalité brute du sentier. On a beau lire les récits de pèlerins, s’imprégner de la poésie d’Henri Vincenot et de ses Étoiles de Compostelle, ou s’émerveiller devant la comédie humaine de Coline Serreau dans Saint-Jacques… La Mecque, rien ne remplace la mise en mouvement. Prendre son sac, son courage et son bâton, c’est accepter de faire l’expérience du dépouillement.

Sur le célèbre GR65, la Via Podiensis, il n’y a pas de voie verte bétonnée pour balades dominicales. C’est un chemin de pierre, exigeant et difficile, une épreuve de volonté pure. Rapidement, on comprend ce qu’Yves Montand exprimait avec cette lucidité terrienne : c’est très intelligent, les pieds. Quand l’esprit gamberge, que les doutes s’amoncellent et que le poids du monde se fait trop lourd, les membres inférieurs prennent le relais. Un pas après l’autre, ils mesurent la pente, absorbent la douleur des cailloux et ramènent l’existence à sa plus simple, mais plus vitale, expression. Parce qu’on a toute sa vie dans son sens et dans ses pieds. Faute de carnet de voyage en papier, c’est un registre mental ineffaçable qui se remplit au fil des gîtes, des tablées chaleureuses et des haltes salvatrices.

L’effort partagé crée une alchimie singulière. Les masques sociaux volent en éclats, les rôles s’effacent et les langues se délient. On y croise des marcheurs graves ou souriants, jeunes et vieux, parfois des êtres brisés par la vie, marchant en quête de rédemption, d’espoir ou simplement pour déposer un remerciement. Comment oublier cette jeune femme, terrassée par la sclérose en plaques, qui, un jour, à force de volonté et sans doute de prières, se lève de son fauteuil, s’appuie sur une canne et décide de porter sa souffrance jusqu’à l’église de Rocamadour pour y laisser son offrande. Face à ce miracle de la volonté et de la grâce, le voyageur sceptique reçoit un message d’une clarté insolente : la vie, même cabossée, refuse toujours d’abdiquer.

Marcher du Puy-en-Velay jusqu’à Conques, puis prolonger ses pas vers Rocamadour, c’est traverser une nature minérale et sauvage qui ne fait aucun cadeau. Nous avons donc mêlé nos pas à ceux d’une foule bigarrée, rappelant le film d’Emilio Estevez, The Way, où des solitudes hétéroclites finissent par former une tribu de hasard soudée par la sueur et la poussière. Puis, au terme de cette marche, de ces rencontres et de ces hospitaliers qui nous ont logés, voici Conques, monastère chargé d’histoire et fin de notre périple et pèlerinage de deux semaines. Une marche métamorphose bien plus profonde, celle qui démontre qu’un être humain, à force d’avancer, a laissé sur le bas-côté ses certitudes superflues pour ne garder que l’essentiel.

Nous reprendrons ce chemin pour aller plus loin. Il reste encore bien des kilomètres avant Santiago.

Je voulais vous faire partager cette expérience car dans le monde qui s’accélère et où la folie règne souvent, les valeurs essentielles sont au bout de ses semelles. Nous l’avons, je pense, beaucoup oublié.

Yves Oper