Préambule de la rédaction
Nous ouvrons nos colonnes à des regards qui dépassent le territoire quand ils éclairent ce qui travaille le pays. La polarisation du débat, le réflexe de l’étiquetage, la défiance envers les institutions : ces questions résonnent aussi dans nos villages et nos bourgs. Yves Oper, notre chroniqueur, signe une tribune libre. Il y défend une idée, avec sa plume et sa liberté. Nous la publions au nom du pluralisme et du débat d’idées. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur ; elles n’engagent pas la rédaction.
L’État technocratique adore les tiroirs.
Écrit par Yves Oper
Ils sont propres, en bois verni ou en métal gris, faciles à étiqueter et tellement plus pratiques pour ranger la population. Il y a le tiroir gauche, le tiroir droite, la grande armoire des extrêmes, et puis ce fameux tiroir du milieu : celui du centre, des ni oui ni non, du consensus mou et des compromis de convenance. C’est la voie centrale de l’autoroute administrative où tant de gens se calent bien sagement, régulateur de vitesse enclenché à 130, persuadés d’être à l’abri des secousses. Certains finissent par doubler à gauche parce que c’est la règle, d’autres par la droite quand la colère ou l’agacement l’emportent face à cet immobilisme confortablement installé au milieu de la chaussée. Le système s’épanouit dans ce tri sélectif : une fois qu’on vous a collé une étiquette sur le front, on n’a plus besoin de vous écouter. On sait d’où vous parlez, ce que vous devez penser, et surtout de quel droit on peut vous ignorer.
À cette tuyauterie d’État s’est surajoutée la foire d’empoigne des réseaux sociaux. La bêtise s’y vend désormais au kilo, portée par des influenceurs de comportement et des prescripteurs de pensée trash. On y débite de la météo morale, du prêt à penser en trois secondes et les plus phénoménales stupidités qu’un esprit humain puisse concevoir, le tout sponsorisé par la vanité et la recherche du clic. Ce nouveau clergé du virtuel ne cherche pas à faire réfléchir, mais à faire communier le troupeau dans le même mimétisme. L’appareil politique s’en régale : rien n’est plus facile à gouverner qu’une foule hypnotisée par des écrans, occupée à répéter des éléments de langage préfabriqués par des marchands de vent.
Mais ce que l’appareil d’État redoute par-dessus tout, au-delà même des opposants professionnels ou des agités d’Internet, c’est la jonction. C’est le moment où les esprits non alignés, ceux qui pensent sans demande d’autorisation, maîtrisent la langue, ordonnent leurs idées et traquent leur propre bêtise, finissent par se reconnaître et faire masse. Tant que le citoyen lucide reste isolé, le système le traite d’aigri. Mais le jour où celui qui s’inquiète pour l’autorité et celui qui dénonce le mépris d’État réalisent qu’ils combattent la même incurie, le logiciel technocratique s’effondre. La pensée structurée cesse d’être une insulte à la communication moderne pour devenir une force collective incontrôlable.
Ce réflexe du pouvoir ne date pas d’hier. On oublie trop souvent que le véritable esprit républicain s’est forgé dans le refus de l’alignement et de la capitulation intellectuelle. Quand le général de Gaulle prédisait la débâcle face à l’aveuglement des doctrines officielles, l’état-major le traitait de marginal. Quand il a fallu s’opposer à l’impérialisme qui voulait transformer la France libérée en un simple protectorat sous tutelle étrangère, c’est encore la posture du rebelle, intransigeante et solitaire, qui a sauvé la souveraineté nationale contre l’esprit d’abandon.
On ne peut pas transformer les Français en aveugles. Il y a des fumées et des miroirs que l’on ne peut plus ignorer : la réalité brute finit toujours par percer la prose ouatée des communiqués officiels et le bruit de fond des réseaux sociaux.
Ces accusations de relents de droite, de gauche ou d’extrêmes ne sont que les symptômes d’une paresse intellectuelle institutionnalisée. Elles servent d’anesthésique pour éviter le débat de fond. Il est tellement plus simple d’attaquer la position supposée de celui qui parle plutôt que de répondre à la justesse de son constat.
Mais la langue française n’appartient à aucun ministère ni à aucun algorithme, et le réel ne prend pas sa carte dans un parti. Refuser d’entrer dans leurs tiroirs, continuer à penser par soi-même, démonter les faux-semblants et nommer ce que l’on voit avec précision, c’est maintenir vivante la seule tradition qui vaille : celle d’un esprit libre, gaulliste de conviction et rétif à la bêtise d’État comme au suivisme ambiant.