PRÉAMBULE
Yves Oper décrit ici le rapport tourmenté de l’électeur contemporain aux étiquettes politiques, une réflexion qui résonne à l’approche des élections sénatoriales.
Écrit par Yves Oper
Un fantôme s’avance vers l’isoloir, le pas hésitant et l’œil torve, tenant entre deux doigts circonspects un morceau de papier qui ressemble moins à une conviction qu’à un ticket de tombola pour une loterie dont il sait déjà que le gros lot est truqué.
Voici le Nouvel Électeur. L’homme sans étiquette, le spectre de la démocratie, le cauchemar éveillé des instituts de sondage et des stratèges de comptoir.
Autrefois, le citoyen avait de la gueule. Il était rouge de colère ou bleu de réserve. Il portait sa bannière, chantait son hymne, croyait en son dogme avec la ferveur un peu niaise mais rassurante du fidèle. Aujourd’hui, la messe est dite, le temple a fermé et le fidèle s’est mué en consommateur désabusé dans le grand supermarché des urnes. Il ne choisit plus un projet de société, il scrute la date de péremption des emballages politiques en priant pour ne pas choper une indigestion.
Le Nouvel Électeur a un credo moderne, une formule magique qu’il murmure comme un exorcisme devant chaque bulletin. « Je vote, mais je ne suis pas. »
Vous lui demandez s’il vote à droite, il jure ses grands dieux qu’il n’est ni ultralibéral, ni réac, ni pro-américain, et qu’il déteste les banquiers. Vous lui demandez s’il vote à gauche, il s’empresse de préciser qu’il n’est ni wokiste, ni pro-Hamas, qu’il refuse d’adorer Mao le dimanche et qu’il continue de manger du bœuf. Vous lui parlez du centre, il s’étouffe de peur qu’on le prenne pour un fanatique de la technocratie européenne ou un adepte du mépris de classe.
Il glisse son papier dans l’urne comme on jette une bouteille à la mer, en s’excusant presque auprès des poissons. Son vote n’est plus une adhésion, c’est une protestation passive, un « malgré tout » murmuré entre deux soupirs. Il coche une case pour éviter la pire des autres, puis rentre chez lui se laver les mains à l’eau de Javel idéologique. Il a accompli son devoir civique, mais il tient à préciser à la terre entière qu’il n’a rien à voir avec le type pour lequel il vient de voter.
Quelle merveilleuse schizophrénie. Notre époque a réussi ce tour de force tragique de transformer le citoyen souverain en un otage honteux de son propre suffrage.
Les étiquettes le dégoûtent, les partis lui donnent des nausées. Refusant d’être estampillé pro-CIA, pro-Poutine, pro-Chine ou pro-Hallal, il s’est retranché dans une citadelle de scepticisme absolu. À force de refuser toutes les tribus, il s’est retrouvé seul au milieu du désert, armé d’un papier qui ne le représente jamais. Il attend désespérément un candidat qui penserait droit, seul, hors mafia et hors connerie. Un être mythique, un centaure républicain qui n’existe que dans ses rêves d’insomniaque.
En attendant l’apparition de ce miracle, il continue son étrange manège. Il s’avance vers le rideau de velours, glisse son bulletin et murmure son éternel mea culpa.
Pardonnez-moi, mon pays, car j’ai voté. Mais je vous jure que je ne suis pas ce que j’ai choisi.