PRÉAMBULE

Que reste-t-il à un citoyen qui a donné quarante ans de sa vie à la collectivité quand il découvre que sa disponibilité, son expertise et son engagement bénévole ne valent plus rien aux yeux de l’État ? Yves Oper explore ici une réponse radicale : le retrait silencieux. Un point de vue tranché sur la fin du contrat social, que nous publions pour nourrir le débat.

Écrit par Yves Oper

 

Après quarante ans de bons et loyaux services, des titres universitaires et militaires de haut niveau accumulés sur une carrière entière, une brochette de médailles en métal doré livrées dans leur petit écrin en plastique bon marché, et des milliers d’heures de bénévolat offertes sur un plateau, le couperet tombe enfin. La révélation surgit avec la clarté d’un bilan comptable : la République est une maîtresse particulièrement ingrate qui ne rappelle jamais le lendemain.

Le calcul de la bureaucratie est d’une simplicité biblique. Pour maintenir à flot un système d’une générosité sans bornes, il faut des contributeurs dociles. De préférence instruits, organisés et portés par une vague notion de devoir moral. Les seniors qualifiés sont la poule aux œufs d’or idéale : ils ont du temps, du savoir-faire et une fâcheuse tendance à vouloir se rendre utiles. On leur demande gentiment de faire fonctionner le pays gratuitement, d’encadrer la jeunesse, de gérer la vie municipale ou de faire tourner la réserve militaire sur leur temps libre, le tout avec un sourire reconnaissant pendant que leurs pensions s’érodent sous le coup d’arbitrages budgétaires éclairés.

Alors vient le temps d’activer la seule stratégie rationnelle qui reste à l’honnête citoyen essoré : l’Exit. Pas le grand soir, pas la barricade qui fait transpirer et salir les chaussures, mais le retrait stratégique, froid et calculé. Le dépôt de bilan citoyen. On ferme le guichet. On pose définitivement le sac militaire sur le buffet de l’entrée, on jette la cotisation d’amicale de l’Ordre National du Mérite à la poubelle avec le prospectus du supermarché local, et on répond par un silence poli mais ferme aux appels désespérés du futur maire pour la prochaine liste des municipales.

La beauté de l’Exit réside dans sa discrétion et son efficacité redoutable. C’est l’art de dire à la puissance publique : assumez. Vous voulez de l’expertise, de l’encadrement, de la gestion et de la disponibilité opérationnelle ? Payez. Embauchez des contractuels qualifiés au tarif du marché ou regardez l’appareil communal et les réserves s’effondrer sous le poids de leur propre vide. On conserve ses sous, on garde son énergie pour son propre jardin, et on contemple avec une satisfaction légèrement perverse la panique des décideurs qui découvrent soudain la valeur financière de l’engagement gratuit.

Le plus ironique dans cette affaire, c’est que la haute administration et ses technocrates ont passé des années à enseigner la théorie des choix rationnels et l’optimisation individuelle à des générations d’étudiants. Ils devraient pourtant être ravis. L’Exit n’est rien d’autre que l’application parfaite de leurs propres cours d’économie : quand la pression fiscale et le mépris institutionnel dépassent le bénéfice tiré du contrat social, le consommateur averti résilie purement et simplement son abonnement.

Et pourtant, il y a pire que cet État sangsue qui ponctionne d’un côté en réclamant la charité de l’autre. Il y a pire que les petits comptables du ministère qui rognent les sous-indices et réinventent l’utilité sociale des vieux à coup de décrets municipaux. Le pire, ce n’est même pas cette gigantesque machine kafkaïenne qui tourne à vide. Le pire, c’est l’ego de tous ces illusionnés qui croient encore qu’ils sont indispensables. Ce sont ces notables de village et ces pontifes d’amicales, gonflés de leur propre importance, qui s’imaginent tenir la patrie à bout de bras alors qu’ils ne sont que les dindons farceurs d’une comédie administrative. En vérité, la seule association à laquelle il reste encore un zeste de décence d’avoir une carte est celle de pêche pour le jour des élections, et le club de boules pour le reste de l’année. Quant aux politiques, aveuglés par leur propre arrogance, ils n’ont toujours pas compris qu’à force de tirer sur la corde, ils ont définitivement tué la poule aux œufs d’or.

 

 

Yves Oper, chroniqueur à Info Bresse