PRÉAMBULE
Le match franco-allemand revient à chaque débat sur le pouvoir d’achat. Mais que valent vraiment les statistiques officielles ? Yves Oper démonte ici le comparatif habituel et met en lumière ce que les chiffres lissés ne disent pas. Une tribune à lire avant de reprendre l’argument du « on est les champions du modèle social ».
Écrit par Yves Oper
On compare toujours la France à l’Allemagne et on vous ment.
Le comparatif franco-allemand est un art ancestral pratiqué avec brio par nos élites télévisuelles, nos experts en économie de plateau et nos spécialistes du prétendu modèle social à la française. Depuis cinquante ans, le dogme est gravé dans le marbre des statistiques officielles : la France surpasse le rude travailleur d’outre-Rhin grâce à la magie du lissage macroéconomique.
Pour maintenir le citoyen dans une douce béatitude, la recette est d’une simplicité enfantine. On prend le salaire net moyen national, on le passe au moulin de l’INSEE et d’Eurostat, et miracle : l’Allemand ne gagnerait que 20,3 % de plus que le Français, avec un brut moyen calé à 50 200 € par an contre 41 700 € chez nous. À peine de quoi se payer trois bretzels et un litre de bière tiède. Le Français, rassuré, peut retourner à son café du commerce en se félicitant d’appartenir au plus beau système du monde.
Seulement voilà, les statistiques ont ce don merveilleux de transformer un éléphant en souris sous prétexte de lisser la réalité.
Ce qu’on oublie gentiment de vous préciser sur les plateaux, c’est que 60 % à 70 % des Mercedes, BMW et Audi neuves immatriculées en Allemagne sont des véhicules d’entreprise. C’est le fabuleux miracle du Firmenwagen. Grâce à la règle fiscale des 1 %, un salarié roule dans une berline neuve pour une bouchée de pain. Un détail qui représente un gain d’usage d’au moins 800 € net par mois. Si l’on réintègre cet avantage dans la rémunération globale d’un cadre, l’écart brut réel ne plafonne plus à 20 %, mais s’envole à +51 %, soit 5 300 € par mois contre 3 500 € chez nous. Une fois les dépenses auto effacées du budget du ménage, le reste à vivre réel de l’Allemand explose celui du Français de +37 %.
Ajoutez à cela les conventions IG Metall qui distribuent jusqu’à 100 % d’un mois de salaire en prime de Noël avec le Weihnachtsgeld, et 50 % en prime de vacances avec l’Urlaubsgeld. Le tout arrosé de 6 semaines de congés payés contractuels, soit 30 jours contre 5 semaines légalement garanties en France, et financé par des entreprises allemandes qui ne paient que 20 % à 21 % de charges patronales sur les salaires, contre 40 % à 45 % chez nous.
Mais chut ! Il ne faut surtout pas froisser le roman national. On vous expliquera, la main sur le cœur, que nous avons la gratuité de tout. On oublie juste de calculer que le travailleur d’outre-Rhin encaisse un tiers de pouvoir d’achat en plus sur son compte.
Alors, la prochaine fois qu’un expert vous expliquera gentiment que les écarts de revenus entre nos deux pays sont très marginalisés, observez simplement l’autoroute du soleil en septembre. La statistique officielle roule en seconde classe. La réalité allemande arrive en leasing de fonction, avec une semaine de vacances en plus au compteur. Pour un Français, il faut juste se demander où va la différence entre un salaire allemand et un salaire français.