PRÉAMBULE

Yves Oper propose une relecture de la guerre d’Algérie, à travers le prisme du pétrole saharien et de l’indépendance atomique. Une thèse historique, publiée sous sa signature.

Écrit par Yves Oper

 

Et si le véritable déclencheur du conflit algérien ne s’écrivait pas seulement dans la rhétorique du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais sous leurs pieds, dans les sables immenses et brûlants du Sahara ? Tout commence avec l’intuition et le destin tragique d’un homme ignoré de son vivant : le géologue Conrad Kilian.

La grille de lecture classique de la guerre d’Algérie, celle d’un choc frontal entre le colonialisme français et l’aspiration légitime d’un peuple à sa souveraineté, dissimule une autre guerre, plus feutrée, plus cynique : la bataille pour l’or noir et pour l’indépendance atomique. Dès les années 1920, Conrad Kilian parcourt le désert et acquiert la certitude que le Sahara renferme des gisements de pétrole colossaux. Visionnaire, il alerte sans relâche les gouvernements français successifs sur la nécessité de sécuriser le Fezzan et le Sud algérien. Mais à Paris, sa voix prêche dans le désert, tandis que les intelligences étrangères observent ses travaux avec la plus grande attention.

Le point de bascule survient le 8 mai 1945 avec les tragiques émeutes de Sétif, Guelma et Kherrata. Alors que l’Europe fête la victoire sur le nazisme, des manifestations nationalistes dégénèrent en massacres de civils européens, suivis d’une répression coloniale aveugle et sanglante. Si ces événements marquent la rupture irréversible entre la France et la population algérienne, ils constituent aussi une aubaine stratégique pour les puissances rivales. En déstabilisant durablement l’Afrique du Nord, les troubles de Sétif ouvrent la voie à une instrumentalisation géopolitique où l’aspiration à l’indépendance est encouragée en sous-main par les réseaux de l’OSS, en passe de devenir la CIA, et par le jeu d’influence soviétique. Tous perçoivent très tôt que fragiliser la présence française à Sétif, c’est verrouiller à terme l’accès de Paris au coffre-fort énergétique saharien et entraver ses futures ambitions nucléaires.

Pour les puissances rivales, il fallait aussi neutraliser l’homme qui détenait les clés scientifiques du désert. Privé de son protecteur le général Leclerc, mort dans un crash douteux en 1947, Conrad Kilian se sait traqué. Le 29 avril 1950, le couperet tombe : il est retrouvé pendu dans une chambre d’hôtel à Grenoble. Malgré la thèse officielle du suicide, les traces de lutte sur son corps et la disparition subite de ses précieuses cartes géologiques pointent vers un assassinat politique orchestré pour liquider le père du pétrole saharien.

Pendant ce temps, à Paris, les gouvernements successifs de la IVe République gèrent le dossier avec une cécité tragique. Une classe politique aux abois, complaisante ou aveuglée par des postures idéologiques, laisse le feu couver puis s’embraser à partir de la Toussaint 1954. Sous la pression des intellectuels de gauche, des réseaux de soutien au FLN et d’un défaitisme institutionnalisé, l’État abandonne peu à peu l’initiative stratégique aux ingérences étrangères, pavant la voie à un point de non-retour.

C’est de ce marasme inextricable que le général de Gaulle hérite en mai 1958. Rappelé au pouvoir en plein chaos pour sauver la République au bord de la guerre civile, il trouve une situation pourrie jusqu’à la moelle par quatorze années d’incurie administrative, de reniements et de manœuvres clandestines internationales. Tout en comprenant rapidement que l’embrasement politique est devenu irréversible sur le terrain, de Gaulle livre son ultime bataille : sauver l’essentiel. À travers le plan de Constantine et les négociations acharnées des accords d’Évian, il s’échine à préserver les véritables pépites identifiées par Kilian avant le désastre. Il arrache ainsi le contrôle provisoire des concessions pétrolières et garantit la poursuite des tirs atomiques stratégiques à Reggane et In Ekker, sanctuarisant in extremis l’indépendance énergétique et la force de frappe nucléaire de la France moderne.

Regarder la guerre d’Algérie de l’embrasement de Sétif jusqu’à l’arrivée de de Gaulle en 1958, c’est refuser la naïveté d’une histoire écrite au seul prisme des idéologies. L’Algérie moderne et la fin de l’empire français ne sont pas nées d’un simple face-à-face moral, mais au cœur d’une lutte implacable où le pétrole et l’atome valaient déjà plus cher que la paix.

 

 

 

Yves Oper, chroniqueur à Info Bresse