PRÉAMBULE

L’automobile moderne est devenue un sujet de frustration pour de nombreux conducteurs. Entre les aides à la conduite imposées par l’Union européenne et les prix qui s’envolent, le plaisir de conduire semble s’être perdu. Yves Oper signe une tribune sur ce sujet.

Un regard critique, argumenté, qui résonne avec le quotidien de millions d’automobilistes.

Écrit par Yves Oper

 

Jadis, l’automobile incarnait le dernier carré de la liberté individuelle, un espace de souveraineté où l’homme et la machine concluaient un pacte simple fait de routes, de virages et de silence partagé. Aujourd’hui, elle s’est métamorphosée en un tribunal roulant, une nounou technologique et tatillonne qui passe son temps à infantiliser le conducteur. Dès que l’on tourne la clé, c’est une symphonie agaçante de bips, de voyants et de rappels à l’ordre qui s’active, transformant le moindre trajet en un parcours du combattant kafkaïen. L’Union européenne, sous la pression de technocrates illuminés et de lobbys obnubilés par une utopie zéro risque, a transformé nos habitacles en cockpits de surveillance. Entre le règlement général sur la sécurité qui impose des mouchards de survitesse insupportables, le maintien forcé dans la voie qui se bat contre le volant dès qu’on frôle une ligne, et ces capteurs de pression de pneus qui hurlent au scandale dès que l’automne pointe son nez et que le mercure baisse de deux degrés, on frôle l’absurde. Sans compter ce GPS intégré qui, au moindre bouchon sur l’autoroute, s’échine à vous faire quitter le grand axe pour vous envoyer crapahuter sur des chemins de terre défoncés au milieu des champs, transformant une berline moderne en tracteur égaré.

Le comble du cynisme réside dans le fait que les constructeurs, à l’image de Dacia avec son fameux bouton « My Safety », doivent désormais consacrer des fortunes en recherche et développement pour implanter des raccourcis dits magiques, juste pour permettre aux usagers exaspérés de couper d’un coup cette foire aux gadgets avant de quitter le parking. Interrogée par le site Autocar, Katrin Adt, directrice générale de Dacia, ne manque pas d’éloges à son sujet : « Le bouton le plus utilisé dans nos voitures est ce que nous appelons le “bouton magique”, qui permet de couper tous les bips. » La dirigeante rappelle que la marque doit intégrer « 107 autres » exigences d’ici à la fin de la décennie, mobilisant « 25 % de notre budget de R&D et 25 % de nos ingénieurs ».

Face à ce tsunami réglementaire, les marques elles-mêmes dénoncent une dérive absurde. Fabrice Cambolive, directeur général de Renault, critique ce qu’il appelle un « tsunami de réglementations européennes ».

Les chiffres lui donnent raison. Selon la Commission européenne, le coût initial du paquet de mesures du règlement général sur la sécurité (GSR) est estimé à 516 € par voiture et jusqu’à 1 013 € pour un camion. Chaque système d’aide à la conduite coûte entre 300 et 800 euros, et avec une quinzaine d’équipements obligatoires, le prix d’une voiture augmente de plusieurs milliers d’euros.

La voiture moderne est devenue hors de prix. Le prix moyen d’une voiture neuve en France est passé de 25 000 euros en 2019 à 36 700 euros en 2025. Complexe, bardée de microprocesseurs qu’il est impossible de réparer soi-même sans passer par la case valise diagnostic et la facture salée du concessionnaire, elle est devenue un objet de consommation jetable. Alors, face à cette dictature de la puce électronique et de la norme sécuritaire, on en vient à rêver de la bonne vieille 4L ou d’une pétillante deuche, de ces mécaniques rustiques qui tournaient comme des horloges, se réparaient avec une clé de treize et laissaient enfin la paix à l’esprit humain.