Des œufs bressans aux rejets d’Arkema à Pierre-Bénite, Colette Petitjean suit la trace des PFAS. Une enquête de Radio France et du réseau ICI a trouvé ces polluants éternels dans plus de la moitié des œufs de plein air analysés. La chronique raconte comment ils arrivent dans nos assiettes. Le courrier, adressé à trois ministres, demande d’agir à la source. Deux textes, une même colère froide.

Comme toute vraie campagnarde mais fausse paysanne, je me régale d’œufs de ferme souvent offerts généreusement par d’aimables Bressans. Et pourtant, ces si bons œufs, naturels ou bio, nous cachent parfois de bien vilaines manières, les PFAS ou polluants éternels, auxquels ils sont les plus exposés parce que, précisément, issus de poules qui vivent dehors.

Les PFAS, qu’est-ce ? Des substances chimiques, indestructibles, associées au cancer du rein et du testicule, à l’excès de cholestérol, à l’affaiblissement des défenses immunitaires des enfants, à des troubles de la thyroïde et de la fertilité.

La loi européenne autorise la vente d’un œuf contenant assez de PFAS pour dépasser la dose tolérée par les autorités sanitaires pendant toute une semaine. Pour un adulte, la limite est franchie dès le 3e œuf, alors que nous en mangeons en moyenne 237 par an, soit plus de 4 par semaine.

Une enquête réalisée début octobre par la cellule investigation de Radio France et le réseau ICI, pendant 6 mois, précise que sur 91 œufs de poules élevées en plein air et collectés dans toute la France, 52 contenaient des PFAS et 23 dépassaient la limite légale. Une partie de ces œufs provenait de poulaillers familiaux, mais d’autres venaient de producteurs. Des contrôles officiels en 2024 avaient déjà relevé un élevage en plein air dont les œufs dépassaient le seuil autorisé.

Si la France n’est pas épargnée, nos voisins non plus : l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, l’Espagne, avec des PFAS dans près de 4 œufs sur 10.

Et ne croyez pas que vous échapperez aux PFAS en supprimant les œufs. On en retrouve presque partout, dans 69 % des poissons, 55 % des abats, 23 % des laits et 9 fois sur 10 dans l’eau du robinet. Avec, dans les veines de 100 % des Français testés, enfants compris, 2 sortes de polluants éternels.

La France détient le triste record mondial du cancer du sein, mais personne, à ce jour, ne peut dire quelle part de responsabilité pourrait en être attribuée aux polluants éternels.

Par quel miracle les PFAS arrivent-ils dans nos si bons œufs ? C’est très simple. Certaines usines rejettent des PFAS dans l’eau et dans l’air. Ils retombent sur les sols et y restent, car ils sont indégradables. La poule en plein air picore toute la journée et avale de la terre, des vers, des insectes, boit de l’eau. Ainsi concentre-t-elle ces polluants dans les œufs, qui « trinquent »… et nous avec.

Exemple concret dans la « vallée de la chimie », à Pierre-Bénite, au sud de Lyon. L’usine Arkema fabrique des produits fluorés depuis 1957. D’après les services de l’État, Arkema rejette environ 3,5 tonnes de PFAS par an dans le Rhône. Conséquence : pour 17 communes proches, on recommande de ne plus manger les œufs des poulaillers ni le poisson pêché en aval. À Pierre-Bénite, des œufs sont contaminés à presque 10 fois au-dessus de la limite.

Sur ordre de la préfecture, Arkema n’a plus utilisé son principal PFAS que depuis fin 2024. Mais les rejets de plusieurs décennies resteront, avec une dépollution du sud de Lyon estimée à 2 milliards d’euros sur 20 ans.

Avec une réglementation autorisant pendant des décennies le rejet de tonnes de PFAS dans un fleuve, et un objectif actuel de « tendre vers la fin des rejets industriels d’ici 2030 » pour des polluants éternels. Ces PFAS, composants d’un certain nombre de produits chimiques, ne sont peut-être pas tous remplaçables en industrie à l’heure actuelle. Il faudrait quand même veiller à ne plus les rejeter dans la nature sans attendre 2030, faire appliquer le principe du « pollueur-payeur » (dépollution, analyses, etc.), une surveillance plus stricte de nos assiettes, et des normes plus sévères protégeant notre santé.

Colette Petitjean


Un courrier a été adressé à Mesdames Monique Barbut, ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature, Annie Genevard, ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire, et Stéphanie Rist, ministre de la santé.

Mesdames les Ministres,

Le 6 octobre 2026, une enquête de la cellule investigation de Radio France et du réseau ICI a révélé la présence de PFAS dans 52 des 91 œufs de poules élevées en plein air analysés à travers la France, dont 23 au-delà de la teneur maximale autorisée.

Ces résultats s’ajoutent à des constats déjà connus. Les teneurs maximales fixées par le règlement (UE) 2023/915 permettent la commercialisation d’un œuf dont la seule consommation dépasse la dose hebdomadaire tolérable établie par l’EFSA pour un jeune enfant. Les PFOA et le PFOS sont quantifiés dans le sang de 100 % des Français testés. Et la France n’a intégré les œufs à son plan de contrôle des PFAS qu’en 2024, avec 76 échantillons analysés.

Au sud de Lyon, la plateforme industrielle de Pierre-Bénite illustre le coût de décennies de rejets autorisés : recommandation de non-consommation des œufs et du poisson, dépollution estimée à 2 milliards d’euros, contentieux en cours.

Nous ne demandons pas l’interdiction d’un aliment. Nous vous demandons d’agir à la source.

  1. D’interdire sans délai tout rejet industriel de PFAS dans l’eau et dans l’air, sans attendre 2030.

  2. D’appliquer pleinement le principe pollueur-payeur : faire financer par les émetteurs industriels, au premier rang desquels les exploitants de la plateforme de Pierre-Bénite, la dépollution, les analyses de sols et d’aliments dans les zones touchées et l’indemnisation des victimes.

  3. De mettre fin à l’épandage sur des terres agricoles de toute boue d’épuration non analysée pour les PFAS, autre voie de contamination directe des sols.

  4. De lancer un véritable plan de surveillance des PFAS dans l’alimentation, avec un nombre de contrôles à la mesure des 15 milliards d’œufs produits chaque année, la recherche de l’ensemble des PFAS mesurables et la publication intégrale des résultats.

  5. De lancer une étude épidémiologique nationale sur le lien entre exposition aux PFAS et cancers, en particulier du sein, du rein et du testicule.

  6. De défendre à Bruxelles la restriction universelle des PFAS avec le moins de dérogations possible, ainsi que des teneurs maximales alimentaires fondées sur la dose tolérable de l’EFSA plutôt que sur les niveaux de contamination observés.

Mesdames les Ministres, aucun Français ne peut aujourd’hui échapper à ces polluants par ses choix de consommation. C’est donc à l’État d’agir là où ils naissent.

Veuillez recevoir, Mesdames les Ministres, l’expression de notre très haute considération.

Nos lecteurs noteront que tout le monde est concerné, y compris nos gouvernants, qui, eux aussi, mangent… de tout.

Quant à moi, je continuerai à me régaler des œufs bressans, mais comme en toute chose, c’est la dose qui fait le poison, donc en quantité raisonnable.

  

 

Colette Petitjean