Ce jeudi, après l’attente et les présentations, la visite du site de méthanisation de Pierre-de-Bresse a commencé pour de bon. Gabriel Attal était là, le député européen Jérémy Decerle aussi. Mais ceux qui ont parlé, ceux qui ont raconté l’histoire de ce site, ce ne sont pas les politiques. Ce sont ceux qui l’ont construit.
Le maître des lieux, c’est Julien Gauthey. Il est agriculteur, président de la SAS Bioénergie Pierroise. Il a ouvert la visite par une précision qui n’avait rien d’anodin. « Ici, c’est un projet collectif qui a vu le jour en 2022. On est dix exploitations, une vingtaine d’agriculteurs en commun qui travaillons sur ce site, avec des salariés chargés de le gérer. Chacun a sa ferme, et on alimente le site. »
Autrement dit, ce méthaniseur n’appartient pas à un grand groupe industriel. Il est né d’une CUMA, une coopérative d’utilisation de matériel agricole. L’habitude de travailler ensemble a précédé l’idée de faire du gaz. « Notre CUMA a pris un essor énorme grâce à la méthanisation, ça impulse une dynamique positive dans tout le groupe », a raconté Julien Gauthey.
Un investissement de 6,5 millions d’euros
La SAS a été créée en 2018, quand GRDF est revenu vers les agriculteurs pour leur dire que la canalisation, qui passait à seulement 400 mètres, pourrait accueillir le gaz produit ici. Avant cela, le réseau n’était pas prêt. L’investissement total a été de 6,5 millions d’euros, aidé à hauteur de 21 à 22 % par la Région et par le Fonds européen de développement régional. Le reste, c’est un emprunt et un apport personnel des agriculteurs.
« Trente personnes ont investi dans ce méthaniseur, et se sont investies vraiment personnellement », a précisé le président. « C’est ce qui nous a permis de rassurer les banques. En face, il y avait des gens, pas un grand groupe qui peut vendre du jour au lendemain. »
Les premiers coups de pelleteuse ont été donnés en mai 2021. Le gaz a été injecté pour la première fois dans le réseau en septembre 2022. « Ça fait un peu plus de deux ans et demi de fonctionnement. Aujourd’hui, on a atteint nos objectifs. On a démarré à 130 normo-mètres cubes, aujourd’hui on produit 150 normo-mètres cubes de gaz à l’heure. »
Le principe a été résumé avec une image simple par Éric Tassetti, directeur territorial de GRDF pour la Bourgogne-Franche-Comté. « La méthanisation, c’est exactement ce qui se passe dans le ventre d’une vache. On utilise des déchets qui deviennent des ressources énergétiques : résidus de culture, effluents d’élevage. On les rentre dans les digesteurs, ils sont digérés par des bactéries, privés d’oxygène, et au bout de deux mois, on obtient du biogaz. »
Ce biogaz est ensuite épuré pour devenir du biométhane, injecté directement dans le réseau GRDF, et vendu à Engie. De l’autre côté du process, il y a le digestat, un engrais naturel qui permet aux agriculteurs de s’émanciper des fluctuations du marché des fertilisants.
Un circuit très court
Julien Gauthey a détaillé la recette de son méthaniseur. Du local, exclusivement. « On fonctionne uniquement avec des déchets agricoles : 12 000 tonnes de fumier, 18 000 tonnes de lisier, 3 000 tonnes de CIVE des cultures intermédiaires à vocation énergétique et 1 000 tonnes d’issues de céréales de notre coopérative voisine, Bourgogne du Sud. Le tri des grains, les poussières, les menues pailles. Ce sont vraiment que les exploitations du secteur de Pierre-de-Bresse qui alimentent ça. On n’est pas dans la course ou la spéculation des matières. »
Le site a créé trois emplois directs. Et pour les exploitations adhérentes, les retombées sont concrètes. « Indirectement, on a fait des économies de charges et de personnel sur les fermes. Il y a des économies de charges, aujourd’hui ça peut représenter entre 5 et 10 % du revenu des exploitations. C’est déjà conséquent pour nous. La vente de gaz, elle est faite par la métha. Les premières années, on ne perçoit pas de dividendes. Mais à partir de la deuxième année, on a commencé à en verser, ce qui est exceptionnel. »
Une Bresse championne du gaz vert
Éric Tassetti a donné des chiffres qui confirment la dynamique de la région. En Bourgogne-Franche-Comté, 7 % de la consommation des habitants est déjà du gaz vert, produit par 28 méthaniseurs. Il y a deux ans et demi, ils n’étaient que dix. La Saône-et-Loire en compte six, tous situés sur la côte est du département, en Bresse. « Pourquoi ?
Parce que l’élevage en Bresse permet d’avoir des intrants agricoles un peu plus simples que dans le Charolais, où les vaches sont plutôt dans les champs qu’à l’étable. »
Un septième site est en construction à Cluny, toujours en Bresse. Et quatre autres sont enregistrés, qui devraient sortir dans les deux ans à venir. « On va doubler le nombre de sites d’ici 2028 en Saône-et-Loire. »
Le gaz vert ne sert pas qu’à chauffer. Il alimente aussi des stations d’avitaillement pour la mobilité lourde : Chalon-sur-Saône, Mâcon et Digoin permettent à des bennes à ordures ménagères, des cars, des bus et des poids lourds de rouler au biométhane.
Quand on a demandé à Julien Gauthey quel conseil il donnerait à d’autres agriculteurs, sa réponse a été claire. « Je verrais plutôt un méthaniseur comme ça par commune ou par canton, que d’en avoir un très gros qui regroupe toute la moitié du département. Il est bien plus plausible d’en avoir un dans chaque commune, à condition qu’il y ait des tuyaux pour prendre le gaz. Ça, c’est le boulot de l’État de mettre les moyens en face. »
Il a insisté sur la maîtrise de la ration. « C’est ni plus ni moins qu’une énorme vache. Comme tout animal, ça aime une alimentation régulière. On n’est pas dans la philosophie de spéculer sur les matières, de faire 500 kilomètres en camion. »
La visite s’est poursuivie, les sans casques sur la tête. Mais l’essentiel avait été dit. Ce site de Pierre-de-Bresse est la démonstration qu’un groupe d’agriculteurs unis peut créer de l’énergie, de l’emploi, et du lien, sans rien sacrifier à la spéculation. Une leçon de terrain, par ceux qui la vivent.