Le cheval et les cartons :

 

ce que révèle l’affaire Carla sur la politique locale

 

Carla ne passera plus. La jument comtoise qui ramassait les cartons dans les rues de Louhans-Châteaurenaud a effectué son dernier tour le 11 juin. Une décision de l’association Élan Gagnant, qui n’arrivait plus à boucler le budget de cette collecte atypique. Aussitôt, le Rassemblement national local s’est emparé du sujet. La municipalité a répliqué. Et au milieu, les commerçants attendent une solution concrète. Retour sur une polémique qui en dit long sur la gestion de notre centre-ville.

L’histoire avait tout pour plaire. Une jument, une charrette, des commerçants soudés. La collecte de cartons assurée par Carla était devenue une petite fierté locale. Écologique, sociale, pittoresque. Les habitants la saluaient, les enfants la caressaient, les commerçants y trouvaient un service utile. Mais derrière la carte postale, les chiffres étaient moins poétiques. Le ramassage coûtait 18 000 euros par an. Les adhésions des commerçants n’en couvraient que 5 000. Le trou était structurel. L’association Élan Gagnant a fini par jeter l’éponge.
 
Au conseil municipal du 18 juin, l’élu RN Étienne Clerc a interpellé le maire Frédéric Bouchet. Il a rappelé que la municipalité avait supprimé le ramassage municipal des cartons il y a trois ans, une économie de 35 000 euros. Il a demandé un geste, une subvention exceptionnelle, un accompagnement. La réponse du maire a tenu en quelques points fermes : la compétence du ramassage des cartons relève du SIVOM, pas de la ville. Accorder une aide spécifique à une association obligerait à l’étendre à tous les commerçants, ce que la municipalité refuse. Il a également souligné que la ville verse déjà 4 500 euros à l’association pour la sonorisation, une somme qui pourrait être réorientée vers le ramassage si les priorités étaient redéfinies. Avant de suggérer que les cinquante adhérents de l’association pourraient eux-mêmes assurer la collecte, à raison de deux jours de bénévolat par an chacun.
 
Deux discours. Deux postures. Et un dialogue de sourds.
D’un côté, le RN local tente de capitaliser sur le mécontentement. Son communiqué parle de soutien aux commerçants, fustige l’inaction municipale, et transforme Carla en symbole d’une ville qui abandonnerait son centre. La stratégie est rodée : s’appuyer sur un problème concret pour exister politiquement. Mais le RN ne propose aucune solution de financement. Sa demande est vague : une aide, un accompagnement. Rien de chiffré.
 
De l’autre, la majorité municipale se retranche derrière des principes de gestion. La compétence est ailleurs. L’égalité de traitement entre commerçants empêche toute faveur. La suggestion du bénévolat, bien que provocante, a le mérite de poser une question de fond : pourquoi cinquante commerçants ne pourraient-ils pas s’organiser pour assurer eux-mêmes ce service qu’ils jugent indispensable ?
 
Mais au-delà des postures, la situation de Carla met en lumière un problème structurel. Le ramassage des cartons en centre-ville coûte de l’argent. La municipalité l’a supprimé pour économiser 35 000 euros. L’association n’a pas réussi à le rentabiliser. Personne ne veut payer. Les commerçants, parce que leurs marges sont serrées. La mairie, parce qu’elle ne veut pas rouvrir un service qu’elle a délégué. Le SIVOM, parce qu’il a déjà ses propres circuits de collecte.
 
Et pendant ce temps, les cartons s’accumulent. Certains commerçants les stockent dans leur arrière-boutique. D’autres les jettent dans les conteneurs classiques, au mépris du tri sélectif. La solution Carla était imparfaite, mais elle avait le mérite d’exister. Aujourd’hui, plus rien.
 
Faut-il blâmer la mairie ? Elle a choisi de réduire une dépense publique. C’est son droit. Faut-il blâmer l’association ? Elle a fait un calcul économique et constaté l’impasse. C’est sa responsabilité. Faut-il blâmer le RN ? Il surfe sur une émotion légitime sans rien financer. C’est son rôle d’opposition.
 
La vérité, c’est que personne n’a trouvé la solution. Une collecte par cheval, aussi sympathique soit-elle, reste une option coûteuse. Une collecte municipale classique nécessiterait du personnel et des camions. Une mutualisation entre commerçants demanderait de la solidarité et de l’organisation.
 
Le débat mérite mieux qu’un échange de tirs groupés. Carla n’est pas un argument électoral. C’était un service. Si les élus, de la majorité comme de l’opposition, veulent vraiment aider les commerçants, qu’ils s’assoient autour d’une table et chiffrent les alternatives. Le bénévolat proposé par le maire est une piste. Une subvention ciblée de la ville en est une autre. Une cotisation plus élevée des adhérents de l’Élan Gagnant une troisième.
 
Quoi qu’il en soit, les cartons ne disparaîtront pas par enchantement. Et les habitants de Louhans-Châteaurenaud, eux, continueront de voir passer les charrettes vides. Avec, peut-être, un peu de nostalgie pour le temps où un cheval faisait mieux que la politique.
 
 
Photo d’archives.