Sous-élus, sous-habitants, sous-démocratie ? Ce que les conseils municipaux de Louhans-Châteaurenaud et Bourg-en-Bresse révèlent de la République locale

 

Deux conseils municipaux, à une semaine d’écart. Deux villes, deux majorités, deux oppositions. Et pourtant, la même ritournelle. À Louhans-Châteaurenaud le 18 juin, à Bourg-en-Bresse le 29 juin, les élus se sont affrontés sur la démocratie locale. Pas sur la fiscalité. Pas sur l’urbanisme. Sur la démocratie elle-même. Derrière les invectives et les petites phrases, une question vertigineuse : à quoi sert un conseil municipal ?

Prenons du recul. À Bourg-en-Bresse, un élu d’opposition, Christophe Coquelet, prend la parole en séance publique. Sa voix claque : « Nous comprenons que nous sommes des sous-élus. Que notre représentation des habitants qui ont voté pour nous, ce sont aussi des sous-habitants. Des habitants au rabais. » La cause de sa colère ? Des documents de travail distribués en commission à la majorité, mais pas à l’opposition. Le maire promet que cela ne se reproduira plus. Un autre élu, Jérôme Buisson, maintient la pression : « S’ils existent avant, c’est vrai que ça fait un petit peu punition de ne les avoir qu’à la fin. »
 
À Louhans-Châteaurenaud, autre tonalité, même partition. Guillaume Badet, élu d’opposition, s’interroge sur une convention de mise à disposition du stade de Bram. Il soulève un point juridique sur les assurances que devront souscrire les clubs utilisateurs. On lui répond qu’il est « trop jeune », qu’il aurait dû poser la question « il y a quarante ans ». L’adjoint aux sports, Gérald Roy, coupe court : « Je ne vous écoute pas, car votre question n’a rien à voir avec la délibération. » Badet réplique : « On n’a pas la même notion de la démocratie locale et encore moins du service public. »
 
Deux villes. Deux configurations politiques. Mais un dénominateur commun : la parole de l’opposition est traitée comme un bruit parasite. Une gêne. Un obstacle à la fluidité des délibérations. À Bourg-en-Bresse, on lui refuse les documents. À Louhans-Châteaurenaud, on lui refuse l’écoute.
Ce n’est pas un hasard. Dans nos démocraties locales, le conseil municipal tend à devenir une chambre de validation. Le travail se fait en amont, dans les cabinets, les commissions restreintes, les discussions informelles. Quand le débat arrive en séance publique, tout est déjà calé. La délibération devient formalité. L’opposition, elle, est priée de jouer son rôle sans troubler le spectacle.
 
Mais ce spectacle est-il vraiment inutile ? On pourrait répondre par la lassitude. Les élus se chamaillent, les administrés décrochent. À quoi bon ces passes d’armes, ces petites phrases, ces sourires condescendants ? Est-ce cela, la démocratie ?
 
Oui. Précisément. La démocratie, ce n’est pas l’unanimité. C’est l’expression du conflit dans un cadre pacifié. Le conseil municipal est le lieu où les désaccords doivent pouvoir se dire publiquement, devant les citoyens. Sans quoi, ils se diront ailleurs. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, ou pire, dans le silence des urnes vides.
Le problème n’est donc pas la dispute. C’est son étouffement. À Bourg-en-Bresse, on prive l’opposition des documents qui lui permettraient de formuler des critiques étayées. À Louhans-Châteaurenaud, on balaie ses questions d’un revers de manche. Dans les deux cas, on refuse le débat de fond. On préfère l’esquive, la boutade, la diversion.
 
Et pendant ce temps, les vrais sujets sont escamotés. À Louhans-Châteaurenaud, les clubs de foot et de rugby vont-ils pouvoir supporter les charges nouvelles qu’on leur impose ? Les bénévoles devront-ils se transformer en experts en assurance et en sécurité incendie ? À Bourg-en-Bresse, la dette est stable, l’épargne se maintient, mais la hausse des recettes fiscales interroge. Ces questions méritent un débat. Elles ont été noyées dans des querelles de procédure.
 
Alors, ces engueulades sont-elles le signe d’une démocratie malade ou d’une démocratie vivante ? Les deux à la fois. Une démocratie malade de ses postures, de ses ego, de ses refus d’entendre. Mais une démocratie vivante parce que, malgré tout, le débat a lieu. Des élus se lèvent, prennent la parole, exigent des comptes. Même traités de « trop jeunes », même privés de documents, même ignorés. Ils persistent. Et cela, c’est la sève de la République.
 
La vraie menace pour la démocratie locale, ce n’est pas l’engueulade. C’est le silence. Le jour où les oppositions ne diront plus rien, où les élus voteront tout sans broncher, où les conseils municipaux dureront vingt minutes montre en main, ce jour-là, il faudra s’inquiéter. Les joutes verbales, les tensions, les incidents de séance sont les symptômes d’un corps politique qui résiste encore. Qui refuse l’anesthésie.
 
Mais il y a une condition. Le débat doit être loyal. Les documents doivent circuler. Les questions doivent recevoir des réponses. L’opposition ne doit pas être un décor, mais un contre-pouvoir effectif. À Louhans-Châteaurenaud comme à Bourg-en-Bresse, on en est loin. Les majorités tiennent leur ligne, c’est leur droit. Mais elles devraient se souvenir que le respect de l’opposition est le meilleur hommage rendu aux électeurs.
 
Car il n’y a pas de sous-élus. Il n’y a pas de sous-habitants. Chaque conseiller municipal, qu’il siège sur les bancs de la majorité ou de l’opposition, représente la même chose : la souveraineté populaire. Quand on le lui rappelle, ce n’est pas une attaque. C’est un service rendu à la République.
 
Les prochains conseils municipaux auront lieu à la rentrée. À Louhans-Châteaurenaud, à Bourg-en-Bresse, et partout ailleurs. Ils seront peut-être houleux. Tant mieux. Pourvu qu’ils soient justes.