1500 éleveurs devant les sites Bigard :
« On a mis deux ans à monter les prix, deux mois pour tout perdre »
90 éleveurs rassemblés devant les grilles du site Bigard de Cuiseaux, les traits tirés par une nuit de mobilisation. Venus des départements Saône-et-Loire, Doubs, Jura, Ain, Haute-Savoie, Rhône. 15 sites bloqués en France, 1 500 agriculteurs debout au même moment.
La Fédération nationale bovine a lancé ce matin un premier avertissement au géant de la viande. Motif : une chute des cours brutale et injustifiée, qui replonge la filière dans le marasme. Guillaume Gauthier, vice-président de la FNB et président de la section bovine FDSEA de Saône-et-Loire, a accepté de nous parler, au milieu des tracteurs devant les grilles.
« On a mis 2 ans à monter au prix d’aujourd’hui. On a mis 2 mois pour revenir en dessous d’avant. Sans raison particulière. » Le constat est amer, mais les mots sont précis. Guillaume Gauthier est éleveur de vaches charolaises à Bourbon-Lancy, naisseur-engraisseur. Il vend ses broutards et ses bovins finis via la coopérative de Charolles, qui les dispatch en France et à l’étranger, notamment en Italie. Comme tous ses collègues, il subit depuis mars une érosion des cours qui défie la logique économique.
Les chiffres donnent le tournis. -25 % sur les jeunes bovins, -30 % sur les broutards en l’espace de 2 mois. Pourtant, la consommation de viande ne s’effondre pas. « Les chiffres des douanes nous disent -0,8 % de baisse annuelle. C’est rien. » Face à cela, le panel Kantar, basé sur des enquêtes déclaratives auprès des ménages, affiche des baisses de 8 à 10 %. « C’est de l’auto-évaluation. Les gens sous-estiment ce qu’ils achètent. Au bout de 6 mois, on s’aperçoit que le panel était faux. » La réalité, elle, se lit dans les poids d’abattage et les flux d’export. Et cette réalité contredit le discours ambiant.
Le responsable désigné de cette chute, c’est le groupe Bigard, premier acheteur national. « C’est lui qui a les leviers. Il a engagé la baisse, il peut la stopper. » Selon Guillaume Gauthier, le géant de la viande a déstabilisé le marché italien en y plaçant des morceaux à prix cassés, provoquant une réaction en chaîne dans toute l’Europe. L’Espagne, l’Allemagne, la Pologne ont suivi. Et la baisse des jeunes bovins a mécaniquement entraîné celle des broutards. Un effet domino.
Les arguments avancés par l’industriel ne convainquent pas les éleveurs. « Ils nous disent que les frigos sont pleins, que la consommation baisse, qu’il fait trop chaud en Italie. On connaît la rengaine. Pourquoi faire venir de la viande d’ailleurs ?» Pourtant, ce matin même, un camion de viande en provenance de Verdun, dans la Meuse, est venu ravitailler le site de Cuiseaux. Guillaume Gauthier y voit une stratégie de stockage pour Bigard : constituer des réserves de viande fraîche ou congelée pour les revendre plus cher aux grandes surfaces dans quelques semaines, quand l’offre d’animaux se raréfiera. C’est ainsi que Bigard peut modifier les cours à la hausse ou à la baisse selon son intérêt.
La mobilisation de ce matin est un avertissement. « On n’a pas mobilisé énormément de monde. On a fait passer le message dans notre réseau. C’est pour montrer qu’on peut se réunir partout en France, en même temps. » Le mois d’août sera une trêve. Les éleveurs ont besoin de souffler, entre les récoltes sous tension et l’affouragement des bêtes. Mais si aucune hausse de prix n’est enclenchée d’ici septembre, la promesse est claire : « On reviendra. Et là, ce seront des vrais blocages, sur la durée, avec des équipes de jour et de nuit. »
Jérémy Gravallon, président des Jeunes Agriculteurs de Saône-et-Loire, a confirmé toutes les revendications. Même son de cloche du côté de la FNB. La loi d’urgence évoquée par le gouvernement n’est pas encore entrée en vigueur, le Conseil constitutionnel doit l’examiner. « La ministre est au courant, elle a été alertée. Mais elle n’a pas de levier d’action pour l’instant. »
En attendant, les éleveurs ruminent leur colère. « Au Salon de l’agriculture, Jean-Paul Bigard a dit à la ministre qu’il ferait tout pour préserver l’élevage français et la souveraineté alimentaire… » La suite se jouera en septembre. D’ici là, les éleveurs de Bourbon-Lancy, de Cuiseaux et de toute la France observeront les cours. Et si rien ne bouge, ils reviendront.
Pendant l’interview, au milieu des éleveurs massés devant les grilles closes, nous avons appelé Olivier Jame, directeur du site, sur son téléphone personnel.. Nous lui avons demandé s’il accepterait de venir échanger avec les manifestants, ou au moins de nous répondre, à nous, la presse. Sa réponse a été immédiate, glaciale, sèche, sans appel. Pas de presse. Aucune. Sur place, les collègues des autres médias locaux ont confirmé : eux aussi se sont heurtés au même mur. Le directeur de l’usine Bigard de Cuiseaux ne parlera pas. Il ne veut personne. Il reste derrière ses grilles.Une attitude confirmée par d’autres médias locaux présents sur place.
Selon les éleveurs, il aurait reçu pour consigne de ne pas sortir. « On est des gens civilisés, on ne va pas le manger. On voulait juste qu’il vienne nous parler. »
Écrit par Colette Petitjean