PRÉAMBULE

Yves Oper s’attaque ici à ce qu’il considère comme une dérive : la priorité donnée aux débats symboliques au détriment des réalisations concrètes. Un point de vue engagé, que nous soumettons au débat.

Écrit par Yves Oper

 

Certaines abstractions touchent le fond du seau par la grâce pure du surréalisme. Alors que des millions de citoyens à travers le monde affrontent des pénuries d’eau, une inflation galopante et l’effondrement des infrastructures sanitaires, les enceintes feutrées des institutions internationales et des cabinets d’études vibrent d’un combat d’une urgence cosmique : la décolonisation des cartes, du ciel et désormais de la généalogie des objets spatiaux.

Tout a commencé sur Terre avec le procès fait à la géométrie euclidienne. La carte de Mercator, conçue au XVIe siècle pour la navigation maritime, déforme la taille des continents près des pôles. Le Groenland paraît aussi vaste que l’Afrique, alors que le continent africain est en réalité quatorze fois plus grand. Plutôt que d’y voir une simple contrainte technique liée à l’étalement d’une sphère sur une feuille plane, une caste d’experts y a décelé un complot idéologique majeur. À l’ONU et dans les colloques, les débats s’enflamment sur les projections cartographiques à imposer, prouvant que la querelle des symboles reste le sport favori de ceux qui préfèrent repeindre les thermomètres plutôt que de soigner les malades.

Prenons l’exemple concret du Togo. Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, les défis du quotidien sont monumentaux. Selon les données de la Banque mondiale et du Programme des Nations Unies pour le Développement, le pays fait face à des besoins infrastructurels colossaux. Le taux d’accès à l’électricité en milieu rural dépasse à peine les 25 %, imposant l’obscurité à des millions de foyers. L’accès à l’eau potable et l’aménagement des canaux d’évacuation des eaux pluviales demeurent des urgences vitales. La modernisation des dispensaires régionaux et des centres de formation technique manque cruellement de moyens pérennes.

Face à ces réalités, la France, à travers l’Agence Française de Développement et le Trésor public, ainsi que d’autres bailleurs multilatéraux, injectent chaque année des centaines de millions d’euros sous forme d’Aide Publique au Développement et de prêts. Mais quelle est la part de cet argent absorbée par la bureaucratie des colloques, les séminaires sur la déconstruction des représentations et les cabinets d’expertise qui enseignent aux élites locales comment adopter le jargon postcolonial à la mode ? Pendant que des fonds précieux sont drainés par ces conférences d’intellectuels, les hôpitaux de l’intérieur du Togo manquent de scanners et de médicaments essentiels. La véritable aliénation n’est pas dans la carte accrochée au mur de la classe, elle est dans le manque d’infrastructures de base.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin quand on peut réécrire l’Histoire universelle depuis son bureau climatisé ? Dans cet élan d’audace rétrospective, certains théoriciens entreprennent désormais de corriger la physique moderne elle-même. Il devient de bon ton d’expliquer que la mécanique quantique, la thermodynamique et les équations de Maxwell sont nées, dans leur forme achevée, au cœur de la savane centrafricaine avant d’être spoliées par des physiciens européens en mal d’inspiration. Mais la réingénierie des concepts va désormais plus loin : on apprend désormais avec gravité que la sagaie et le tam-tam sont les ancêtres directs des satellites de télécommunication et des télescopes spatiaux, le tam-tam n’étant après tout qu’un modem en bois et la sagaie un vecteur balistique sous-estimé. Réattribuer ainsi l’invention de la réflexion humaine universelle et décréter que l’œil divin de la brousse est la véritable matrice de la métaphysique permet d’offrir une revanche symbolique à bon marché. Mais décréter que Newton a plagié la gravité ou qu’un tam-tam remplace une fibre optique ne permet toujours pas de faire fonctionner un réseau électrique défaillant.

La farce ne s’arrête d’ailleurs pas aux frontières terrestres. Estimant la Terre désormais suffisamment déconstruite, les spécialistes de la posture se tournent vers le ciel. Le débat fait rage au sein de l’Union Astronomique Internationale. L’accusation porte sur le fait que les 88 constellations officielles tirent leurs noms de la mythologie gréco-romaine ou de la révolution scientifique européenne, tandis que la nomenclature lunaire privilégie les savants occidentaux.

Certains chercheurs et activistes exigent aujourd’hui la révision de la toponymie des cratères lunaires et martiens pour imposer un quota de diversité culturelle. Ils demandent de bannir du vocabulaire spatial des termes jugés impérialistes comme conquête spatiale, colonisation ou pionniers, et veulent renommer les Nuages de Magellan sous prétexte que Fernand de Magellan symbolise l’expansionnisme européen. Poser un rover est une prouesse d’ingénierie. Exiger la parité culturelle sur le nom des cratères pendant que la sonde est en orbite est une prouesse d’oisiveté bureaucratisée.

Qu’il s’agisse de la projection de Mercator, de la réécriture des découvertes scientifiques ou des constellations de l’hémisphère sud, le constat demeure le même : la bataille des symboles est devenue le refuge de l’impuissance et de l’esquive. Changer la projection d’une carte n’a jamais apporté l’eau potable dans un village du nord du Togo. Réattribuer théoriquement la physique quantique ou décréter la filiation entre la sagaie et Hubble n’a jamais construit un seul laboratoire. Décoloniser le nom d’un cratère lunaire n’a jamais créé un seul emploi ni construit une seule école. Il est grand temps que l’argent public, la coopération internationale et l’énergie des décideurs quittent le ciel des abstractions pour revenir sur la terre ferme des réalisations concrètes.

 

Yves Oper