Préambule de Manuel Moreno

Faut-il séparer l’œuvre de l’artiste ? La question traverse les siècles. Elle rebondit aujourd’hui avec l’affaire Patrick Bruel, dernier exemple en date d’un débat qui n’a jamais été tranché. Colette Petitjean s’en empare dans l’article qui suit. Elle le fait à sa manière, en convoquant l’Histoire, la grande, celle de Colette, de Victor Hugo, de Balzac, de Baudelaire. Elle rappelle que les mœurs dissolues n’ont pas empêché les obsèques nationales, et que la postérité a souvent absous ce que la morale du temps condamnait. Puis elle revient à notre époque, à sa frénésie de jugement, à ses tribunaux médiatiques. Un texte qui ne prend pas parti, mais qui oblige à réfléchir.

Écrit par Colette Petitjean

Patrick Bruel n’est que le énième exemple de cette éternelle contradiction entre le créateur et son œuvre, avec son mode de vie, ses mœurs scandaleuses. Rappelons toutefois qu’à ce stade, et même si des dizaines de femmes en témoignent, il n’est pas condamné pour viol ou agressions sexuelles, et doit encore bénéficier de la présomption d’innocence avant jugement. L’histoire foisonne d’exemples d’artistes, écrivains, peintres, etc. aux mœurs dissolues tombées dans les poubelles de l’histoire qui n’a retenu d’eux que leurs œuvres passées à la postérité.
Quelques exemples au hasard.
L’écrivain Colette, qui entretint une relation de cinq ans avec son beau-fils âgé de 16 ans, fils de son époux Bertrand de Jouvenel, alors qu’elle avait 47 ans, « cougar » avant l’heure, coupable de détournement de mineur. Et bisexuelle, amours saphiques avec « Missy » Duchesse de Morny et demi-sœur de Napoléon III. Ce qui ne l’a pas empêchée d’avoir des obsèques nationales, comme un autre écrivain Victor Hugo, mais seule femme à avoir eu cet honneur, alors que l’Église catholique lui refusa des obsèques religieuses à cause de ses mœurs dissolues.
Victor Hugo, qui selon son biographe Graham Robb eut plus de 200 maîtresses entre 1847 et 1851, davantage qu’il n’a écrit de poèmes. Qu’alors âgé de 70, voire plus de 80 ans, il entretint aussi des amours ancillaires avec Blanche, 23 ans, elle-même fille de sa maîtresse Juliette Drouet, ne dédaignant pas non plus les amours tarifées, bien qu’il fût Pair de France. Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir des obsèques nationales le 23 mai 1885, votées à l’unanimité par le gouvernement de Jules Grévy, auxquelles assistèrent plus de trois millions de personnes.
Honoré de Balzac : éternel endetté, mais en bon connaisseur du beau sexe, se servant des nombreuses femmes qu’il a aimées pour enrichir son œuvre magistrale, dont l’écrivain George Sand, baronne Dudevant, qui fut aussi son pygmalion. Travailleur impécunieux, on ne sait s’il écrivait pour payer ses dettes, ou si ses dettes étaient le moteur de son écriture. Après dix-huit années de relations épistolaires, il finit par épouser la très riche Comtesse Hanska devenue veuve (peut-être la « Liliane Bettencourt » de son époque), courte union de dix-huit mois avant la mort de Balzac. Il fut « passionné de mots, passionné de vie » et la Comtesse Hanska, à qui l’on demandait pourquoi elle avait épousé « l’ogre » Balzac, répondit : « J’ai la fortune, mais grâce à son génie, je resterai dans l’Histoire et passerai à la postérité. »
Charles Baudelaire : alcoolique et drogué à l’opium (lire « Les Fleurs du Mal ») et autres toxiques sous toutes leurs formes, à l’instar de bien d’autres écrivains, de Jules Verne à Jean-Paul Sartre.
Sans oublier les peintres ou sculpteurs, Le Caravage, Vincent Van Gogh, Salvador Dali, Camille Claudel, et bien d’autres encore, artistes « maudits » à la personnalité aussi trouble et controversée que l’on a aujourd’hui oubliée, alors que leurs œuvres restent unanimement appréciées et les ont fait passer à la postérité.
A contrario, autres temps, autres mœurs. Plus près de nous, Roman Polanski, cinéaste, condamné en 1977 aux USA pour « rapports illégaux avec une mineure », fuyant les USA après avoir purgé une modeste peine de prison, pour la France dont il possède aussi la nationalité, notre pays n’extradant pas ses ressortissants. Pour autant, la justice américaine n’a pas abandonné ses poursuites et le considère encore aujourd’hui comme un fugitif, condamné à ne voyager que dans trois pays : la France, la Suisse et la Pologne.
Et ce, alors que sa victime de 13 ans lors des faits, Samantha Gailey, lui a publiquement pardonné, et demandé plusieurs fois l’arrêt des poursuites depuis 1977. Elle a notamment déclaré : « Les cas impliquant des célébrités ne devraient pas être utilisés à mauvais escient par ceux, comme vous, qui cherchent la célébrité et des promotions pour leur carrière. Vous et ceux avant vous, ne m’avez jamais protégée, vous m’avez traitée avec mépris, utilisant un crime contre moi pour faire avancer votre carrière. »
Le débat reste donc ouvert, et selon l’époque, il y a une plus ou moins grande tolérance envers les artistes et créateurs coupables d’outrages aux bonnes mœurs et autres crimes sexuels.
Alors que nous vivons dans une société laïque et déchristianisée, paradoxalement et sans doute avec Me Too, la tolérance sociale envers les affaires de mœurs impliquant des célébrités n’est plus d’actualité, ce qui, à la fois, est une bonne chose pour les victimes reconnues comme telles, mais aussi un danger pour les mis en cause, déjà condamnés par la vox populi, avant toute reconnaissance légale de leur culpabilité ou non-culpabilité.
À mettre ainsi sur la place publique et vouloir à tout prix laver son linge sale en prenant à témoin l’opinion publique, c’est le contraire d’une vraie justice qui prendra le temps nécessaire pour juger en droit, et non dans l’instant et sous le coup de l’émotion bien compréhensible par ailleurs, les coupables de délits sexuels, sans se soucier de surcroît des dégâts de toutes sortes qu’auront à subir autant les victimes que les éventuels coupables.
C’est sans aucun doute la rançon d’une société de l’image et de l’immédiateté, qui ne prend plus le temps de l’analyse ni de la synthèse, et se réfugie dans l’apparence et le voyeurisme, condamnant ou disculpant sans preuves, sauf si elles existent, bien sûr, selon l’angle choisi.
Concernant Patrick Bruel, chanteur de variétés et acteur, qui a décidé de se retirer de la scène pour le moment, son œuvre ne passera peut-être pas à la postérité, « excusant » ainsi son éventuel comportement inapproprié, le lavant de l’infamie. Mais cela laissera sans doute des traces pour la suite de sa carrière, qu’il soit reconnu coupable ou non des actes qui lui sont reprochés. C’est ainsi la double peine, médiatique et judiciaire.