Préambule de Manuel MORENO

L’horizon d’un média ne s’arrête pas aux frontières de son territoire. La Bresse est notre port d’attache, pas notre prison. De temps en temps, un sujet national, un débat qui secoue le pays, mérite qu’on s’y arrête, qu’on le décortique, qu’on le donne à lire. Pas pour faire de la politique, mais pour exercer notre liberté de regard.

Colette Petitjean s’empare ici d’une polémique qui agite la capitale. Elle le fait avec sa plume, ses convictions, et le droit imprescriptible de dire ce qu’elle pense. Ce texte n’engage qu’elle. Si vous n’êtes pas d’accord, écrivez-nous. Le débat est ouvert.

Écrit par Colette Petitjean

Haro sur Patrick Bruel. Accusé de toutes parts, sans que la justice ait tranché ni jugé, le chanteur est sommé par plusieurs maires d’annuler ses concerts.

Parmi eux, le nouveau maire PS de Paris, Emmanuel Grégoire. L’élu est pourtant directement concerné par un scandale d’une tout autre gravité. Comme l’a dénoncé Rachida Dati, candidate LR malheureuse à la mairie de Paris, c’est lui qui a recruté 14 000 animateurs périscolaires sans diplôme d’État, sans contrôle de leur activité depuis 2015. Et ce, alors qu’un animateur d’une école maternelle du 15e arrondissement, déjà signalé plusieurs fois, est visé par trois plaintes pour viol sur mineur. La candidate évoque une « omerta totale de la Mairie de Paris ».
Rachida Dati, elle-même maire du 7e arrondissement de Paris, a enfoncé le clou en déclarant qu’on ne connaît pas le nombre d’enfants victimes d’agressions sexuelles, voire de viols, ni le nombre d’animateurs suspendus ou déplacés.
Si l’on suit le même raisonnement qu’Emmanuel Grégoire souhaitant que Patrick Bruel décide de lui-même d’annuler ses concerts et se mette en retrait de la scène artistique, alors l’élu devrait logiquement se mettre en retrait de la vie publique et renoncer à son mandat.
N’est-il pas, depuis 2015, en charge du recrutement de ces animateurs ? Une illustration parfaite du vieil adage : on voit mieux la paille dans l’œil du voisin que la poutre qui est dans le sien.
Examinons froidement les faits.
Premièrement, les maires n’ont aucune prérogative d’ordre moral. Ils ont une mission de service public et, à ce titre, sont officiers de police judiciaire. Leur devoir est d’informer, voire de dénoncer, aux autorités publiques, procureur de la République, préfet, les éventuelles infractions dont ils auraient connaissance.
Deuxièmement, concernant l’annulation des concerts de Patrick Bruel, seul le préfet peut l’ordonner, pour trouble anormal et manifeste à l’ordre public. Un maire ne peut rien.
Troisièmement, sur le volet judiciaire, c’est le procureur de la République qui décide de poursuivre ou non la personne incriminée, sur la base du droit et des éléments d’enquête ordonnés par la justice. La présomption d’innocence est un principe absolu en droit français. Elle vaut pour tout le monde.
Quatrièmement, la parole des victimes présumées doit être prise en considération, ce qui est heureusement le cas depuis MeToo. La justice doit pouvoir instruire leurs plaintes en toute impartialité et, si possible, en toute sérénité, sans être polluée par le vacarme médiatique en faveur de l’un ou l’autre camp.
Cinquièmement, quant à Patrick Bruel lui-même, qui chanta jadis lors des Nuits Bressanes, il lui appartient de décider s’il maintient ou non ses concerts, le temps de l’instruction des plaintes pénales le concernant. Cette décision ne peut venir que de lui.
Sixièmement, pour ses fans, même principe. Ils peuvent décider en toute liberté d’assister ou non à ses concerts. Soit ils considèrent l’artiste comme un potentiel prédateur sexuel et choisissent de boycotter ses spectacles par solidarité avec les victimes présumées ou par déception. Soit ils séparent l’homme de son œuvre et décident de l’applaudir. Cette question de la dichotomie entre l’homme privé et l’artiste qui fait vibrer les foules depuis des décennies ne peut être tranchée. Car soit le droit l’emporte sur la morale, soit la morale l’emporte sur le droit.