Préambule de la rédaction

Info Bresse couvre d’abord la Bresse, ses communes, ses acteurs, ses réalités. Nous avons fait le choix d’ouvrir aussi nos colonnes à des regards qui dépassent le territoire, quand ils éclairent des questions qui nous concernent tous. La santé publique, l’hôpital, la gestion de l’État : ces sujets ne s’arrêtent pas aux frontières de la Saône-et-Loire.

Yves Oper, notre chroniqueur, signe aujourd’hui une tribune libre. Il y défend un point de vue, avec sa plume, son ton, sa liberté. Nous la publions au nom du pluralisme et du débat d’idées. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur ; elles n’engagent pas la rédaction dans son ensemble, mais elles participent à une conversation que nous croyons utile d’entretenir avec nos lecteurs.

 

 

L’État mérite-t-il notre confiance ?

Écrit par Yves Oper

La haute administration française vient de signer un nouveau chef-d’œuvre d’ironie bureaucratique.

L’affaire du Grand Hôpital de l’Est Francilien (GHEF) restera dans les annales comme un cas d’école : celui d’un État schizophrène, capable de tendre une perche de la main droite avant de vous asséner un coup de massue budgétaire de la main gauche.

Le pitch ? Un classique de la comédie dramatique hospitalière.

Des services au bord de l’asphyxie, un manque criant de médecins, et une direction prise à la gorge qui improvise des compléments de salaire et des primes d’attractivité hors grille pour éviter le burn-out généralisé.

Les soignants enchaînent jusqu’à 90 heures par semaine, les urgences restent ouvertes, la boutique tourne, tout le monde est content.

Puis, la machine comptable se réveille.

Deux ans plus tard, le Trésor public entre en scène, le code des juridictions financières sous le bras, et découvre le pot aux roses : ces primes n’étaient pas conformes à la réglementation.

La sentence tombe, froide et mécanique : une centaine de praticiens se voient sommés de rembourser jusqu’à 80 000 euros d’« indus ».

Parmi les victimes collatérales les plus lourdement frappées, on trouve une cohorte de PADHUE (praticiens diplômés hors de l’Union européenne).

Ces médecins, indispensables pour faire tenir à bout de bras des pans entiers de l’hôpital public, sont payés au tarif interne alors qu’ils abattent un travail de senior.

Pour eux, le rappel à l’ordre comptable s’apparente à une double peine : exploités hier, débiteurs aujourd’hui.

Mais le véritable chef-d’œuvre de ce système réside dans l’attribution des responsabilités.

Dans ce théâtre d’ombres juridiques, le directeur d’établissement qui a validé ces passe-droits illégaux ne déboursera pas un centime.

Protégé par la notion de « faute de service », le haut fonctionnaire a souvent déjà été muté sous d’autres cieux au moment où le Trésor public claque la porte.

C’est le principe cardinal du management public : l’erreur est humaine, mais l’irresponsabilité est statutaire.

Face à cette démonstration de cynisme institutionnel, la réaction des équipes médicales ne s’est pas faite attendre : démissions en cascade, dont 40 % des radiologues du pôle.

Pour pallier ces départs, l’hôpital fait désormais appel à des prestataires privés coûteux, une opération financièrement neutre pour l’établissement, nous assure-t-on, mais dévastatrice pour la continuité des soins.

Alors, l’État mérite-t-il notre confiance ?

Lorsqu’une institution exige une loyauté sans faille de ses agents mais leur applique une rigueur aveugle pour masquer ses propres faillites managériales, la question ne se pose même plus.

En matière de confiance, l’État fonctionne à crédit illimité… mais exige des citoyens un paiement comptant avec intérêts de retard.

 

 

Yves Oper