Préambule de la rédaction
En 2022, Emmanuel Macron promettait seize Canadair pour 2027. Aujourd’hui, les forêts brûlent et la flotte se résume à une douzaine de vieux appareils rafistolés. Yves Oper a fait le calcul. Il a aussi écouté le discours présidentiel, celui qui explique aux citoyens qu’ils sont trop simples pour comprendre la « pensée complexe » de l’État.
Notre chroniqueur, ancien directeur rompu aux rouages administratifs, démonte ici la rhétorique de l’inversion accusatoire.
Un texte à l’ironie froide, à lire avant que le prochain incendie ne se déclare.

Écrit par Yves Oper

 

Jupiter a parlé. Les braseros girondins fumaient encore qu’il était déjà derrière son pupitre, l’œil noir et la rhétorique en bandoulière, prêt à vous expliquer doctement que si les forêts françaises disparaissent en cendres, c’est essentiellement parce que vous n’avez pas assez débroussaillé votre jardin. Il fallait oser. Il l’a fait. Retour sur l’art présidentiel de l’inversion accusatoire, appliqué aux Canadair fantômes.

C’était en octobre 2022, sous les moulures de l’Élysée : le chef au combat, le menton martial et le verbe haut, nous jurait la main sur le cœur un « réarmement aérien d’urgence », la fin de la vétusté et seize Canadair pimpants alignés sur le tarmac pour 2027. Quelques années plus tard, alors que nos massifs brûlent à nouveau du Sud jusqu’au Nord, le mirage s’est évaporé dans les volutes de fumée : les appareils promis sont englués dans les retards industriels et les coupes budgétaires, pendant que nos pilotes volent toujours sur une douzaine de vieux coucous usés raboutés avec du fil de fer. Mais que va-t-il donc nous dire, notre monarque de la communication, pour s’excuser d’avoir une fois de plus pris ses désirs d’affichage pour une stratégie d’État ?

Rien du tout. Car Jupiter ne s’excuse jamais : il sermonne, il fait la leçon, et il pratique l’inversion accusatoire avec une maestria consommée. En déplacement au milieu des cendres encore chaudes, l’œil sévère fixé sur les caméras, il vous expliquera sans trembler du menton que si les avions manquent, c’est uniquement parce que vous êtes trop étroits d’esprit pour saisir la « pensée complexe » de sa doctrine aéroterrestre. Le problème, ce n’est pas qu’il a menti en 2022 ; non, le problème, c’est que vous êtes trop simples pour comprendre les subtilités des chaînes de montage canadiennes, trop impatients pour apprécier la beauté technocratique de la commande groupée européenne, et fondamentalement coupables de ne pas avoir assez débroussaillé votre jardin !

C’est l’art suprême de la gouvernance élyséenne : transformer une imprévoyance criante en un devoir de pédagogie face à des citoyens jugés trop bêtes pour comprendre. Quand on lui met le nez dans l’arithmétique élémentaire des surfaces à risque, le verdict est pourtant sans appel. La Grèce, traumatisée par ses drames, a appris la leçon et aligne une vingtaine de Canadair pour quatre millions d’hectares, soit un avion pour deux cent mille hectares. L’Italie, dont on ne parle bizarrement jamais alors qu’elle fait face aux mêmes incendies méditerranéens, possède la plus grande flotte du monde avec près de trente Canadair, garantissant un appareil pour moins de cinq cent mille hectares sur l’ensemble de sa péninsule. Même la Croatie aligne six avions lourds pour ses petites forêts. Et la France ? Avec ses dix-sept millions d’hectares boisés, elle prétend protéger son territoire avec une douzaine d’avions d’État dont la moitié est régulièrement scotchée au sol, affichant le triste ratio d’un appareil pour un million quatre cent mille hectares !

La Grèce a souffert et a agi, l’Italie s’est équipée en silence. Mais Macron, lui, sait déjà tout sur tout et n’apprend jamais rien. Il préfère nous vendre des concepts ronflants de « guet aérien armé », louer au prix fort des petits avions pour la saison et faire voler en mondovision un gros A400M militaire bricolé pour faire illusion. Poser des questions sur le nombre de carcasses d’avions réellement disponibles devient subitement une posture « populiste », une incapacité déplorable à s’élever à la hauteur de sa vision globale. On nous promet des avions pour plus tard pendant que le pays brûle aujourd’hui, mais rassurez-vous : si la forêt part en fumée, la présidence de la République a déjà préparé le discours pour vous expliquer en quoi c’est de votre faute.