Préambule 

Les émeutes urbaines qui ont secoué la France le 17 octobre ne sont pas seulement une affaire de violence physique. Derrière la masse des casseurs, un comportement collectif complexe se met en place, sans chef visible, sans mot d’ordre, sans structure. Un phénomène que les scientifiques appellent « intelligence en essaim ». Une piste de compréhension, mais aussi une piste de réponse. Et un cadre légal bien plus permissif qu’il n’y paraît.

Les images ont fait le tour du pays. Des groupes de jeunes, capuchés, mobiles, capables de se déplacer d’un point à un autre en quelques minutes, de se diviser, de se reformer, d’éviter les forces de l’ordre, de frapper et de disparaître. Une violence qui semble erratique, imprévisible, mais qui, à l’échelle d’une ville, produit un résultat cohérent. Les mairies brûlent, les vitrines éclatent, les commerces sont pillés. Pas de plan d’ensemble, pas de téléphone rouge. Et pourtant, une forme d’organisation émerge.

Le modèle de Vicsek

Le mathématicien hongrois Tamás Vicsek a modélisé ce type de comportement dans les années 1990. Son modèle décrit des particules qui se déplacent dans une direction donnée, mais qui, à chaque instant, ajustent leur trajectoire en fonction de la direction moyenne de leurs voisines. Aucune ne reçoit d’ordre. Aucune ne connaît le plan général. Et pourtant, l’ensemble se déplace de manière coordonnée, comme un banc de poissons ou un essaim d’oiseaux. C’est ce que l’on appelle l’intelligence en essaim, ou swarm intelligence.

Appliqué aux casseurs, le modèle est troublant de pertinence. Chaque individu n’a qu’une information locale : ce que font les autres autour de lui. Il suit le mouvement. Il s’adapte. Il fuit si le groupe fuit. Il frappe si le groupe frappe. Et de cette somme d’interactions locales naît un comportement collectif qui, à l’échelle de la ville, ressemble à une stratégie. Sauf qu’il n’y a pas de stratège.

La réponse technique : brouiller les ondes

Si les casseurs se coordonnent par des interactions locales, comment interagissent-ils ? Par les téléphones portables, les réseaux sociaux, les messageries. Des informations circulent en temps réel : un point de rassemblement, une cible, une position de police. C’est ce flux qui permet l’adaptation permanente.

Une réponse technique existe : le brouillage des fréquences. Des appareils, appelés brouilleurs, émettent des ondes qui se superposent à celles utilisées par les téléphones portables, les rendant inopérants. Les forces de l’ordre en disposent déjà. Des modèles comme le WILSON ou le WATSON sont utilisés pour neutraliser des communications lors d’opérations sensibles. Un brouilleur peut cibler la 3G, la 4G, la 5G, le Wi-Fi ou le GPS. Les durées d’émission sont souvent limitées à quelques secondes ou quelques minutes, pour éviter de perturber l’ensemble des réseaux.

Le problème, c’est que le brouilleur ne fait pas la différence entre le téléphone d’un casseur, celui d’un passant, ou celui d’un pompier. Brouiller une zone, c’est couper les communications de tous ceux qui s’y trouvent. Les services de secours, les forces de l’ordre eux-mêmes, les habitants qui cherchent à joindre les urgences, tout le monde est touché.

Le cadre légal

L’utilisation de brouilleurs est strictement interdite en France. L’article L33-3-1 du Code des postes et des communications électroniques prohibe l’importation, la publicité, la cession, l’installation, la détention et l’utilisation de tout dispositif destiné à rendre inopérants des appareils de communications électroniques. Une interdiction qui vise autant les particuliers que les entreprises.

Mais le texte prévoit une dérogation. Le paragraphe II de l’article L33-3-1 autorise ces activités « pour les besoins de l’ordre public, de la défense et de la sécurité nationale, ou du service public de la justice ». Le législateur a donc prévu la possibilité, pour les forces de l’ordre, de recourir au brouillage. Cette autorisation n’est pas discrétionnaire. Elle est encadrée par l’article R213-5 du Code de la sécurité intérieure, qui exige une étude d’impact mesurant les incidences du brouillage sur les fréquences utilisées par les administrations et les opérateurs. L’Agence nationale des fréquences coordonne cette étude. L’autorisation est délivrée pour une durée limitée, et elle ne peut excéder la durée de validité de l’étude.

En clair, le brouillage est possible. Il est encadré. Il est déjà utilisé, dans des contextes spécifiques, comme la lutte contre les drones malveillants ou la sécurisation de certains événements. Son application aux émeutes urbaines reste une hypothèse, mais elle n’est pas une utopie juridique.

Et en Bresse ?

Les émeutes du 17 octobre n’ont pas touché la Bresse avec la même intensité que Limoges, Bordeaux ou Marseille. Mais les communes de Saône-et-Loire et du Jura ne sont pas à l’abri. Les rassemblements lycéens ont déjà donné lieu à des tensions à Chalon-sur-Saône, à Mâcon, au Creusot. Des interpellations ont eu lieu. Des policiers ont été blessés. Les maires ruraux, réunis à Louhans-Châteaurenaud, ont exprimé leur inquiétude et demandé des comptes à l’État.

La question du brouillage, si elle était un jour appliquée, poserait des défis spécifiques à nos territoires. Les zones rurales sont vastes, les réseaux moins denses, les services de secours plus éloignés. Couper les communications, même temporairement, pourrait avoir des conséquences graves pour des habitants isolés ou pour les intervenants eux-mêmes. La réponse technique existe, mais elle ne dispense pas d’une réflexion sur les conséquences.

Une réponse, pas une solution

L’intelligence en essaim explique pourquoi les émeutes sont si difficiles à contenir. Elle ne les excuse pas. Elle ne les justifie pas. Elle éclaire un mécanisme. Le brouillage des téléphones est une réponse possible, encadrée par la loi. Mais il ne résoudra pas la colère, la misère, le sentiment d’abandon qui nourrissent les violences. Il peut désorganiser un mouvement. Il ne peut pas éteindre une révolte.

Les communes de Bresse, comme toutes les communes de France, attendent des réponses. Des réponses techniques, sans doute. Des réponses politiques, surtout. Le brouillage peut être une arme. Il ne sera jamais une politique.