PRÉAMBULE

Yves Oper signe une tribune historique sur une page méconnue de l’après-guerre : la tentative américaine de placer la France sous tutelle administrative. Une plongée dans les arcanes de la souveraineté nationale, entre De Gaulle, Mitterrand et les ambitions des empires. Tribune publiée sous la signature de son auteur.

Écrit par Yves Oper

 

Et si la Libération n’avait été que le début d’une occupation plus feutrée ? Dès le débarquement de 1942 en Afrique du Nord, de Gaulle comprend la véritable nature du jeu mondial : Washington comme Moscou ne cherchent pas à libérer la France, mais à se payer sur la bête. Les services américains n’ont jamais aimé le Général, lui préférant la docilité du général Giraud. L’objectif de la Maison-Blanche était clair : imposer l’AMGOT, ce gouvernement militaire d’occupation destiné à placer la France sous tutelle administrative et économique. Mais par un coup de force politique magistral à Alger, de Gaulle manœuvre, évince Giraud et reprend la main, déjouant in extremis cette première tentative de cannibalisation impériale.

Face au déni de souveraineté du régime des partis, de Gaulle claque la porte du pouvoir en janvier 1946. En juin de la même année, le discours de Bayeux résonne comme un avertissement prophétique. Le vide qu’il laisse est immédiatement investi par une coalition où la gauche et les opportunistes se partagent les dépouilles. Parmi ces figures montantes, François Mitterrand incarne toute l’ambiguïté d’un personnel politique aux convictions changeantes. Ancien fonctionnaire du régime de Vichy, honoré de la Francisque n° 2202 au printemps 1943 avant de rejoindre la Résistance tardive, il gravit les échelons de la IVe République jusqu’à devenir le très puissant ministre de l’Intérieur du gouvernement Pierre Mendès France en 1954, précisément au moment où l’Algérie s’embrase.

L’Indochine devient le premier théâtre où se dévoile cette stratégie de décomposition organisée. Avant d’être la tragédie sanglante de Dien Bien Phu, le conflit d’Extrême-Orient illustre la connivence des réseaux de subversion internes avec les intérêts ennemis. Lors de la conférence de Fontainebleau au cours de l’été 1946, Ho Chi Minh est reçu en France en hôte de marque et séjourne plusieurs mois dans la propriété de Raymond et Lucie Aubrac à Soisy-sous-Montmorency. L’icône de la Résistance, membre éminent de la gauche intellectuelle et compagnon de route du Parti communiste, offre ainsi un abri chaleureux au futur chef du Viêt-Minh. Pendant que de « grands communistes » et de « petits Français » s’affichent ouvertement avec l’adversaire de demain, les appareils de la gauche internationale préparent le terrain d’une défaite programmée, sapant le moral des troupes et infiltrant les réseaux d’approvisionnement en métropole.

Au lendemain de 1945, ce cynisme s’installe à demeure sur le sol national. D’un côté, l’URSS utilise son vecteur majeur, un PCF au sommet de sa puissance, pour noyauter les institutions, saboter l’effort de guerre coloniale et maintenir la France dans une dépendance idéologique envers le Bloc de l’Est. Cette entreprise de sabotage s’épanouira plus tard avec les fameux réseaux Jeanson de « porteurs de valises ». Militants communistes, intellectuels de gauche et esprits bien-pensants s’improvisent alors logisticiens du FLN, véhiculant fonds, armes et papiers pour soutenir activement le camp ennemi. Pour contrer cette subversion interne, de Gaulle structure ses propres réseaux d’action, du service d’ordre du RPF jusqu’à la création du SAC avec Foccart et Pasqua.

De l’autre côté, l’impérialisme américain prend possession du territoire avec ses bases militaires majeures, à l’instar de la garnison de Châteauroux-Déols, tout en traitant le pays comme un laboratoire d’expérimentations clandestines, ainsi que le révélera le drame de Pont-Saint-Esprit en 1951 avec les tests de LSD menés par la CIA via le projet MK-Ultra.

Dans cette curée impérialiste, les supergrands lorgnent le même trésor : les richesses stratégiques de l’empire français en décomposition. Quand le géologue Conrad Kilian identifie les gigantesques gisements de pétrole du Sahara, indispensables à la souveraineté de la Nation, il devient l’obstacle à abattre pour les grands trusts et les services étrangers. Sa mort mystérieuse à Grenoble en 1950, pendu dans sa chambre d’hôtel après la disparition suspecte du général Leclerc, ressemble fort à l’élimination préméditée du seul homme capable de verrouiller le coffre-fort énergétique saharien au profit exclusif de Paris.

On peut penser ce que l’on veut de Charles de Gaulle, mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a eu le courage de voir avant les autres et surtout de prendre des décisions radicales pour éviter que la situation n’empire. La tâche ne lui a pas été rendue facile, pris en tenaille entre des ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur. Les communistes et la bien-pensance intellectuelle comptaient verrouiller la France au profit de Moscou, tandis que les jusqu’au-boutistes de l’OAS, manipulés et aveuglés, servaient sans le savoir les intérêts américains de bordélisation du monde. En attisant le chaos en Afrique du Nord après le drame indochinois, ces factions faisaient le jeu de Washington et de sa stratégie de déstabilisation permanente.

Pour le Pied-Noir écorché vif, le traumatisme des formules mythiques, du « Je vous ai compris » au slogan de « la France de Dunkerque à Tamanrasset », demeure une blessure ineffaçable. Pourtant, par une rigoureuse honnêteté intellectuelle face aux faits vérifiés, force est de reconnaître que de Gaulle a sans doute emprunté la voie la moins mauvaise pour préserver le cœur de la souveraineté nationale. Certes, le drame algérien n’a jamais été véritablement soldé. Les accords d’Évian puis l’accord de 1968 sur les flux migratoires ont laissé des portes béantes, préparant le terrain à ce que d’aucuns perçoivent comme une forme de colonisation inversée et alimentant une rente mémorielle et accusatoire inépuisable. Un chantage moral perpétuel qui continue d’être instrumentalisé en sous-main par les puissances étrangères : les États-Unis, l’URSS, et désormais la Chine.

Lucide face aux appétits croissants des empires, de Gaulle tranche le nœud gordien en 1958. Il refuse de laisser la France se faire dévorer dans des conflits périphériques sans fin, instrumentalisés par ses rivaux. En sanctuarisant l’arme atomique, en préservant temporairement le pétrole saharien puis en accomplissant l’acte d’éclat de 1966, c’est-à-dire la fermeture de la base de Châteauroux et l’expulsion de l’OTAN, de Gaulle stoppe net le pillage direct et refuse que la métropole serve de repas aux impérialismes de l’Est et de l’Ouest, quand bien même les répercussions de ce retrait continuent d’agiter la scène géopolitique contemporaine.

 

 

 

Yves Oper, chroniqueur à Info Bresse