PRÉAMBULE
Le grand âge est devenu un casse-tête financier pour des millions de familles. Entre des pensions qui stagnent et des coûts d’hébergement qui explosent, la génération sandwich porte un poids qui n’a jamais été anticipé. Yves Oper pose ici un constat sans concession sur les conséquences d’une politique qui prétend taxer les retraités sans mesurer les effets sur leurs proches. Une tribune à lire, à débattre, à confronter.
Écrit par Yves Oper
Pour l’État, le retraité gagne trop d’argent et vit trop longtemps pour avoir les moyens de se payer un EHPAD décent.
Avec une prescience économique qui force le respect, nos gouvernants ont enfin identifié le nœud du problème national : le retraité vit trop longtemps, coûte trop cher et s’obstine à vouloir manger trois fois par jour. Face à cette hérésie comptable, la stratégie déployée par la technocratie relève du pur génie décisionnel. D’un côté, on rabote méthodiquement les pensions au nom du redressement des finances publiques ; de l’autre, on laisse filer les coûts de séjour en établissement vers des sommets stratosphériques.
L’équation est magnifique de simplicité. Prenez une pension moyenne inférieure à 1 500 € nets par mois, appliquez-y un gel savamment dosé face à une inflation galopante, puis confrontez ce modeste pécule à un reste à charge mensuel atteignant sereinement 2 500 € dans le secteur public, et frôlant souvent 4 000 € dans le privé commercial. Le gouffre financier béant de plusieurs milliers d’euros à la fin du mois n’est pas une erreur de calcul : c’est une opportunité offerte pour « responsabiliser » des familles qui n’en ont plus du tout les moyens.
C’est le piège de la génération sandwich que nos grands stratèges politiques refusent de voir. Vous pensiez avoir fini de financer les études du petit dernier ? Quelle erreur. La loi vous rappelle brutalement à l’ordre via la très poétique obligation alimentaire vis-à-vis de vos parents. Vous voici contraints d’arbitrer chaque premier du mois entre la scolarité de vos enfants et le reste à charge du loyer EHPAD de votre mère octogénaire. Les technocrates de Bercy appellent cela la « solidarité intergénérationnelle réinventée ». Si les finances familiales cèdent, l’Aide Sociale à l’Hébergement prend le relais pour mieux se rembourser au décès en saisissant le patrimoine familial, éradiquant ainsi la transmission au sein des classes moyennes.
Pendant ce temps, le Conseil de l’Europe a beau multiplier les rapports alarmistes sur la crise du grand âge et le manque criant de soignants, nos hauts fonctionnaires préfèrent répondre par des grilles d’évaluation et des formulaires Cerfa. Le fameux ratio d’un agent pour un résident reste un mythe publicitaire. À la place, les soignants héroïques disposent d’à peine 7 minutes par toilette. C’est l’ergonomie taylorienne appliquée à la fin de vie.
Et pour couronner le chef-d’œuvre, la technocratie a déguisé son cynisme en statistique officielle : le retraité « gagnerait trop d’argent ». Sur les papiers glacés de Bercy, son niveau de vie dépasserait celui des actifs. Voilà le coupable idéal ! Il faut donc le sur-taxer, lui imposer des prélèvements ciblés pour lui faire rembourser une dette publique colossale qu’il n’a pourtant jamais souscrite ni demandée.
L’imposture repose sur un artifice mesquin : le « loyer imputé ». Si un octogénaire a fini de payer sa maison après 40 ans de labeur, la statistique ajoute à ses revenus le montant du loyer qu’il ne paie pas. Sur le papier Excel, il est opulent. Dans la vraie vie, ce revenu virtuel ne paie ni les courses, ni l’électricité, ni l’EHPAD.
Le film Soleil Vert avec Charlton Heston n’a plus rien d’une fiction. La réduction feutrée de l’espérance de vie est en marche, découlant de la dégradation organisée de notre système de santé. En orchestrant la pénurie médicale et l’asphyxie financière des ménages, la puissance publique laisse faire l’usure naturelle sans jamais voter de lois impopulaires.
Quand le système aura achevé de ruiner les retraités et d’épuiser les familles, s’éteindre dignement deviendra un luxe réservé aux multi-millionnaires. Les autres auront au moins la satisfaction d’avoir contribué jusqu’au dernier centime au remboursement de la dette.