Le langage de l'énarque

Yves Oper signe une chronique sans concession sur la technocratie française. Il démonte le jargon, l'entre-soi et l'arrogance d'une caste qui a « dissous la vénérable coquille vide de la rue Saint-Guillaume » pour la rebaptiser INSP, sans rien changer au fond. Une plongée dans la langue de bois, le pantouflage et la dette publique, avec une plume acérée.

On a beau avoir dissous la vénérable coquille vide de la rue Saint-Guillaume pour la rebaptiser en un énième acronyme technocratique qui sent bon la modernité de façade, l'esprit, lui, brille par sa délicieuse permanence. L'ENA est morte, vive l'INSP ! Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse du pouvoir, et surtout, pourvu qu'on garde le monopole exclusif du jargon. Car si notre cher président élyséen, lui-même pur produit de cette couveuse à suffisance, a cru moderniser l'État en changeant l'enseigne, il n'a fait que repeindre les dorures d'un temple dont le bréviaire sacerdotal reste un chef-d'œuvre d'obscurité.

Ce petit règlement de compte n'est pas celui d'un raté qui aurait loupé la fameuse botte de quelques dixièmes de points à l'épreuve reine de la note de synthèse. C'est bien plus réjouissant : c'est le constat lucide d'un pays confisqué par une caste qui érige la maîtrise de la langue de bois au rang de neuvième art.

L'énarque, il faut le saluer, ne remercie jamais personne, sinon ses pairs. S'abaisser à de la gratitude envers la plèbe serait une faute de goût impermissible, car il plane infiniment au-dessus des masses laborieuses. Il ne parle d'ailleurs jamais pour dire quelque chose ; il parle par pure générosité, tout droit sorti de cette fameuse maison des fous des douze travaux d'Astérix où l'on jongle éternellement avec les formulaires pour obtenir le fameux laissez-passer A38. Sa spécialité absolue, c'est la langue de bois, élevée au rang d'art suprême. Son verbiage obéit à une science occulte d'une redoutable efficacité : l'art divin de dissoudre le réel dans l'abstraction la plus ouatée.

Chez lui, rien ne se fait jamais, tout se pilote, se coconstruit et s'articule au sein d'interminables comités de pilotage. Il excelle dans l'art consommé de rendre complexe ce qui est simple pour le rendre inaudible.

On ne prend pas de décisions grossières, on impulse une dynamique pluridisciplinaire. Un licenciement sec devient un charmant plan d'optimisation des compétences ; la fermeture d'un hôpital de campagne, une rationalisation bienveillante de l'offre de soins de proximité ; et une baisse générale du pouvoir d'achat, un simple ajustement conjoncturel des marges de manœuvre budgétaires. On ne gère surtout pas un problème, on l'adresse avec beaucoup de distinction. On ne résout rien, on co-construit des feuilles de route transversales en buvant du café tiède.

À force de vouloir tout régenter depuis leur ordinateur et leur tableau de bord, ces brillants cerveaux de la Nation ont délicieusement atrophié leur rapport au monde extérieur. Ce ne sont malheureusement point des militaires : ils n'ont ni la capacité opérationnelle, ni cette empathie viscérale du feu et du sang qui lie les hommes sur le terrain. Ce sont des bêtes strictement hors-sol qui théorisent tout depuis leur tour d'ivoire, l'exemple même de ce chef que l'on ne respecte jamais au combat, incapable de commander par l'exemple mais prompt à sacrifier ses troupes sur l'autel d'une ligne budgétaire.

Ils manipulent des concepts abstraits comme un enfant s'amuse avec ses Lego, avec cette insouciante légèreté face aux ruines fumantes qu'ils sèment allègrement dans cette fameuse France périphérique qui manque tant de pédagogie.

Et que dire de la posture ? Cette morgue exquise, ce sourire en coin qui frôle la componction, cette certitude inébranlable d'être les seuls sachants au milieu d'un océan de populistes incultes. L'énarque ne doute jamais, et surtout pas de sa propre incompétence, ce qui est une forme de grâce.

Nourri au biberon de l'État toute-puissant, il est intimement persuadé qu'un décret ministériel suffit à plier la réalité économique ou à faire plier les lois de la physique. Quand un plan s'effondre lamentablement dans les grandes largeurs, ce n'est bien évidemment jamais la faute de la conception technocratique, mais uniquement celle du bon peuple qui n'a pas su saisir toute la subtilité de la pédagogie de la réforme.

C'est un magnifique entre-soi consanguin, un club très fermé où tout le monde se congratule entre initiés.

Ils sortent des mêmes amphis ouatés, squattent les mêmes cabinets ministériels, et finissent par pantoufler confortablement dans les mêmes conseils d'administration du CAC 40, portés par la grâce de l'Inspection générale des finances.

Pourtant, ce grand art du pilotage abstrait et de la feuille de route transversale a fini par accoucher de son chef-d'œuvre absolu, son véritable grand oral face à l'histoire : une dette publique colossale qui a franchi la barre vertigineuse des sommets abyssinaux, frôlant des records historiques vertigineux en pourcentage de richesse nationale. Un gouffre financier creusé avec méthode, tableau de bord à l'appui, par des surdoués incapables de gérer un budget familial mais prompts à donner des leçons de rigueur au monde entier.

Mais rassurons-nous : cette panoplie verbale et cette superbe arrogance ne trompent plus absolument personne. Le vernis a fini par craquer sous les courants d'air de la réalité. Derrière la syntaxe châtiée des rapports commandés à grands frais à des commissions fantoches, le citoyen a enfin décodé la supercherie. Ce jargon ampoulé, loin de forcer le respect, sonne désormais comme l'aveu attendrissant d'une faillite intellectuelle et morale. C'est le chant du cygne d'une caste terrorisée à l'idée de perdre ses petits privilèges, arc-boutée sur ses grilles indiciaires et ses notes blanches.

En voulant réformer l'ENA sans jamais oser toucher au logiciel de la haute fonction publique, le pouvoir en place n'a offert qu'une vaste farce. L'énarque a simplement changé la police de caractères sur sa carte de visite, mais il garde religieusement le même catéchisme. Il lui faudra d'ailleurs généralement attendre le grand saut de la retraite, ou presque, pour espérer redevenir un être humain normal, redécouvrant tardivement le goût du pain et la texture du monde réel. Une certitude demeure pourtant pour l'avenir : à force de parler un sabir totalement incompréhensible pour le commun des mortels, ils ont fini par s'enfermer dans une tour d'ivoire dont ils ne descendront plus. Et le jour où le réel viendra balayer leurs belles tables rondes, leur novlangue ne sera plus qu'une magnifique épitaphe gravée sur la pierre tombale de leur propre suffisance.

Yves OPER

🔗 Sources et liens pour aller plus loin

1. La réforme de l'ENA et la création de l'INSP

2. La langue de bois et le jargon technocratique

3. Le pantouflage : des énarques au CAC 40

4. La dette publique française

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